ari Voutilainen est sans aucun doute l’une des personnalités les plus attachantes du monde horloger. Sous son air discret, modeste voire presque timide, il déploie une énergie considérable et agit tous azimuts, multipliant les créations, les collaborations, les initiatives. Au cours des derniers mois, il a inauguré Brodbeck Guillochage, qui réunit le plus bel et rare ensemble de machines à guillochage manuel – toutes fonctionnelles – et s’apprête à y ouvrir un atelier d’émaillage et un autre de gravure. Il a aussi multiplié les collaborations, est membre de plusieurs jurys, sans oublier sa propre et récente production, à découvrir ici, dont une pièce de commande unique tout à fait exceptionnelle.
Mais il nous l’avoue spontanément, il aimerait désormais «trouver plus de temps» pour lui-même, revenir plus souvent à l’établi, «être encore plus dans la création, car j’ai des idées, dont des pièces uniques, qui pour certaines sont déjà en commande» auxquelles il aimerait travailler plus activement.
«J’aimerais refaire moi-même des montres de A à Z», nous dit-il. Et dans ce but, il s’organise. Désormais, il passera deux jours à l’établi au Chapeau de Napoléon, ses ateliers vertigineusement perchés au-dessus de Fleurier, deux jours plus bas, dans le village de Fleurier où se trouvent les ateliers de Brodbeck Guillochage, et un jour à Bienne avec sa fille Venla.
Curieux d’en savoir un peu plus, nous l’avons rencontrée, d’abord en tête à tête puis avec son père Kari.
Tout aussi discrète et modeste que son père – et tout aussi déterminée, semble-t-il – elle tient à nous dire d’emblée que son intérêt pour l’horlogerie «n’est pas du tout venu de son père». Que les choses soient claires!
Venla Voutilainen: Enfant, on ne s’intéresse pas à ce que font nos parents. On ne s’imagine pas ce que ça signifie concrètement. Ma mère était infirmière instrumentiste en bloc opératoire et mon père avait son bureau à la maison. J’allais de temps en temps à l’atelier, mais je ne m’y intéressais pas du tout.
Et puis un jour, à 14 ans, avec l’école, nous nous sommes rendus à la Journée des Métiers. Il y avait là des présentations de tous les secteurs d’activité et on ne pouvait passer que dix minutes par secteur. En ressortant du secteur «mécanique», j’étais absolument convaincue. Et quand je suis revenue à la maison, j’ai dit à mes parents que j’avais trouvé ce que je voulais faire: horlogère! Mon père était tout étonné et ma mère, un peu ironique, m’a dit: «Ah bon?». J’y suis retournée quelques jours plus tard et en une demi-heure, avec un apprenti, j’ai démonté et remonté un mouvement sans me tromper, il ne manquait pas la plus petite vis. Alors je suis allée vers mon père et je lui ai demandé de me prêter un mouvement, un 6497 d’ETA, mouvement de poche de base. Là aussi, je l’ai démonté intuitivement, je l’ai remonté et il tournait. Mon père en est resté un peu baba. Ça m’a encore plus motivée.
Jamais il ne vous avait poussée ou cherché à vous y intéresser?
VV: Non, jamais. Strictement aucune pression dans ce sens. Je ne sais pas, mais quelque chose a dû infuser sans que je ne m’en rende compte, ni lui non plus. Bon, j’étais assez manuelle, j’adorais faire des bricolages. Mais je n’avais jamais, au grand jamais, pensé à l’horlogerie! Pas plus que mon frère, d’ailleurs, qui lui a fait un Master en matériaux à l’EPFL et travaille maintenant dans l’environnement, l’écologie…
Et que s’est-il passé après cette première expérience?
VV: Je n’en ai pas démordu. Durant mon école secondaire, j’ai fait nombre de stages, j’étais de plus en plus motivée. Puis je suis allée au Comptoir des métiers avec mon père, qui s’était rendu à l’évidence et pensait que je devais faire un apprentissage. Il y avait là aussi la possibilité de démonter et remonter une pièce. Ce que j’ai fait et, du coup, j’ai obtenu une place d’apprentie auprès de Vaucher Manufacture. J’y ai passé quatre ans en formation d’horloger-rhabilleur, de 2015 à 2019. En 2018, j’ai participé au concours du COSC – il s’agissait de monter tout un échappement et de le régler – et je suis arrivée 6ème sur 250 participants.
Vaucher est une manufacture importante, rien à voir avec les calmes ateliers de votre père?
VV: Oui, j’y ai beaucoup appris mais, personnellement, mon poste était dans la grande production et je ne m’occupais que d’une partie de la montre.Mais moi, ce qui m’intéressait, c’était de m’occuper de la montre de A à Z, je voulais par exemple apprendre aussi la lubrification… Je voulais aller dans les complications. Mais j’étais dans une industrie, dans un fonctionnement qui ne me correspondait pas vraiment. Je voulais en savoir beaucoup plus, sur tous les aspects.
Et comment avez-vous fait pour «en savoir beaucoup plus»?
VV: Je voulais voyager. Mais pas pour me promener, pour travailler. J’ai hésité entre l’Australie et Singapour. Et pour finir j’ai choisi Singapour et ai travaillé deux ans chez The Hour Glass, au service après-vente. Là, seule avec ma formation scolaire, j’ai fait un peu de tout, il y avait plein de marques différentes. Un bel apprentissage, avec des véritables enjeux. Et puis j’ai demandé d’aller aussi en boutique. Je voulais savoir ce qu’était la vente, avoir le contact direct avec le client. Je voulais savoir ce qu’était le marketing. Être à la boutique vous ouvre les yeux, surtout à l’étranger, vous comprenez aussi le lien très personnel que chacun a avec sa montre, ça personnalise le rapport. La montre n’est plus un objet anonyme.
Et maintenant vous avez rejoint votre père, en Suisse. Kari, vous devez être heureux…
KV: J’ai tout de suite compris que Venla était intuitivement douée en mécanique et qu’elle aimait l’horlogerie compliquée, soignée. En 2019, nous avions déjà collaboré tous deux pour la montre Voutilainen TP1 destinée à Only Watch. Elle m’a alors demandé quelle avait été ma première montre. C’était une montre de poche. Nous avons alors décidé de la revisiter ensemble et de lui apporter une interprétation moderne. La forme de cette boîte coussin, nous l’avions déterminée tous deux. Et on la retrouve aujourd’hui dans une de nos dernières montres, le KV 20i Inversé CS. Et c’est elle, Venla, qui m’a poussé à mettre de l’orange et du bleu dans cette montre Only Watch. Pour moi, travailler avec ma fille me stimule. Elle apporte aussi de la fraîcheur, des couleurs, une ouverture… Ça va me permettre d’être à nouveau plus créatif.
Bel exemple de filiiation pour notre série initiée cette année sur les générations en horlogerie (relire Europa Star 1/25), dans lequel c’est la fille qui permet au père de s’épanouir. Mais c’est parce que le père a lui aussi laissé à sa fille toute latitude de s’épanouir elle-même.


