e 17 août 1964 à 16h07, Greenwich time, les Fabriques des Assortiments Réunis (FAR) lançaient une opération d’envergure planétaire. Objectif? Fixer sur pellicule photographique cette minute précise en 184 endroits du monde. Soit 184 photographes déclenchant leur appareil dans 184 lieux, à la même minute précise du même jour (mais s’il était 16h07 à Greenwich, il était, par exemple, 23h07 à Bangkok).
Le résultat fait l’objet du fascicule inaugural de Micromégas, une véritable encyclopédie du Temps, dont l’édition progressive s’étalera jusque dans les années 1970. A parcourir aujourd’hui la vingtaine de précieux fascicules publiés, on ne peut qu’être estomaqué par la richesse, la profondeur, la rigueur scientifique, la qualité des intervenants et l’inventivité graphique de cette entreprise considérable dédiée au Temps et à ses mystères.
Ce premier fascicule photographique de Micromégas est sous-titré «L’horloge qui donne l’heure au monde». Suivront au fil des ans de larges chapitres, découpés en près de vingt somptueux fascicules (publiés à 2’500 exemplaires), sur «Le temps et la vie», «Le temps dans la pensée de l’Homme», «Le temps dans l’Industrie», «Le Temps et la Musique», «Les plaisirs de la table» (manger étant aussi dicté par notre horloge la plus intime), ainsi qu’un fascicule dédié au «Temps dans l’Œuvre de Marc Chagall» et un disque 33 tours pressé pour l’occasion et présentant la Symphonie 101 en ré majeur dite L’Horloge de Joseph Haydn et Chronophonie, une œuvre originale de musique électronique commandée et créée pour l’occasion au Festival de Musique de Montreux en 1968.
Un très ambitieux et copieux programme!
Pourquoi ce nom, Micromégas?
Micromégas, personnage imaginaire d’un conte de Voltaire paru en 1752, est un jeune savant originaire de Sirius, omniscient, qui parle toutes les langues, mesure 39 kilomètres de haut et qui, débarquant sur Terre, découvre l’existence des hommes. Il est stupéfait de constater que ceux qui paraissent à ses yeux des microbes ont une âme, la conscience de leur existence et donc de celle du Temps.
«Qu’est ce que l’âme?» demande Micromégas à un de ces microscopiques habitants de la Terre. L’homoncule en question, philosophe de son état, répond: «L’âme c’est une aiguille qui montre les heures pendant que mon corps carillonne; ou bien, si vous voulez, c’est elle qui carillonne pendant que mon corps montre l’heure; ou bien mon âme est le miroir de l’univers et mon corps est la bordure du miroir: cela est clair.» Une réponse qui ravit Micromégas.
Issu du grec ancien, «Micromégas» signifie à la fois «petit et grand». N’est-ce pas là une des meilleures définitions de l’horloger, qui œuvre dans le petit, le très petit, mais est tout entier au service du grand, du très grand, du Temps infini et incompréhensible?
Cette dualité de l’horloger – la transcription micromécanique du cosmos et de sa «grande horloge», comme on aimait à décrire l’univers à l’époque voltairienne – est et reste au cœur de l’activité horlogère. C’est là une des clés de sa prospérité et de la fascination qu’elle continue à exercer.
Qu’est-ce que le Temps? On n’en sait trop rien, il nous vient du cosmos et on peut parvenir à n’en maîtriser que certains des rouages nichés jusqu’au cœur de la matière. Et même si, depuis le 17 août 1964 à 16h07, Greenwich time, la science a poursuivi ses recherches du Temps jusque dans l’infiniment petit et l’infiniment grand, son mystère reste tout entier.
Comme le disait déjà le physicien suisse Ernst Stückelberg (qui en 1941 proposa l’interprétation du positron comme un électron d’énergie positive qui se propage en sens inverse du temps), «il est impossible de définir un temps antérieur à l’état physique initial de l’univers», c’est à dire le temps au-delà du Big Bang, «tout comme nous n’avons aucune connaissance intime du temps qui a précédé notre naissance».
Les Fabriques des Assortiments Réunis (FAR)
C’est donc sous ce nom de Micromégas, parfaitement choisi, que les Fabriques des Assortiments Réunis lancent en 1964 leur ambitieux et dispendieux projet de somme globale dévolue au Temps.
Mais qu’est-ce donc que les FAR?
Les FAR sont fondées le 5 septembre 1932 par la réunion de plusieurs fabriques d’assortiments à ancre. Leur but est de «neutraliser tous les producteurs d’assortiments à ancre», comme l’explique le Dictionnaire du Jura, et entre 1932 et 1943, les FAR vont racheter quatorze maisons, doubler leurs effectifs et multiplier par huit leur chiffre d’affaires. Les FAR font partie de l’ASUAG, la Société générale de l’Horlogerie, un trust qui réunit aussi Ebauches SA (qui deviendra ETA), les sociétés suisses de spiraux (qui deviendront Nivarox), les fabriques réunies de Balanciers.
Bref un cartel surpuissant qui dominera l’ensemble de l’horlogerie suisse jusqu’à sa fusion avec la SIHH (Omega, Tissot, Blancpain, Lemania, etc) puis son rachat final en 1985 par Nicolas Hayek sous le nom de la SMH qui deviendra Swatch Group en 1998.
Et pas un seul mot sur l’horlogerie…
De nos jours, seules les marques horlogères les plus florissantes aiment à éditer de luxueux et volumineux coffee table books, abondants et richement illustrés, qui sont comme autant de signaux bien visibles de leur propre prospérité et qui viennent renforcer leur légitimité. Qu’en 1964 ce soient les fabriques d’assortiments – des «sous-traitants» – qui se lancent dans une telle coûteuse et savante aventure éditoriale est un signe de leur puissance d’alors.
La grande différence est que, contrairement aux marques, il ne s’agit aucunement de glorifier et de magnifier leur propre production – pas un seul fascicule de cette «encyclopédie» n’est consacré à l’horlogerie et à ses métiers – mais de proposer un parcours intellectuel et artistique, tout à la fois exigeant, enrichissant et attractif, riche en questions, en observations, en découvertes.
Et pour y parvenir, Micromégas fait appel à une myriade de spécialistes de premier plan, scientifiques, universitaires, artistes, écrivains, philosophes, musiciens, astronomes, physiciens, biologistes, médecins, peintres et cuisiniers… dans tous les domaines de la connaissance, sous la houlette d’un maître d’orchestre nommé Fritz Reust et d’un jeune directeur de création surdoué, le graphiste Barrie Tucker.
Aucune marque n’est jamais citée et le nom même du «maître d’ouvrage», les Fabriques Réunies du Temps, n’apparaît qu’en petits caractères avec les crédits en fin de chaque fascicule.
Une telle entreprise éditoriale, entièrement dédiée à la diffusion des connaissances, sans but mercantile apparent, serait-elle envisageable aujourd’hui? On peut en douter. The Times, They Are A-Changin’…


