e jour-là, et comme à son habitude, Alexandre Beauregard nous reçoit avec un grand sourire. L’empathie est une telle seconde nature chez lui que la référence à l’autre Alexandre, interprété par Philippe Noiret dans le film Alexandre le Bienheureux (1968), est inévitable.
Pourtant, tout les oppose. Le personnage du film, oscillant entre une paresse extrême et une forme de résistance à une société (déjà) trop rapide, observe le monde depuis son lit, immobile et heureux, grâce à un ingénieux système de poulies. Le Québécois, quant à lui, puise une joie authentique dans une activité artistique intense qu’il a façonnée à son image.
Né à Montréal, ce jeune quinquagénaire se définit comme artiste lapidaire. Il aborde la taille de la pierre d’une façon «plus organique, presque sculpturale». Chasseur de belles pierres fines, il se rend chaque année à la grande foire de Tucson, en Arizona, où il apprécie tout particulièrement la chrysoprase australienne et la tsavorite, «plus pure et plus intense que l’émeraude».
Sa première collection de montres met en scène le Dahlia. Au centre du cadran, un tourbillon volant, complication horlogère rare, semble lové dans un tapis de 48 pétales, tous finement sculptés à la main par Alexandre. Sans sertissage apparent, ce bouquet délicat tient du miracle. L’artiste alterne, sur chacune de ces pièces uniques - dont le prix de vente oscille entre 175’000 et 245’000 euros - la nacre, le corail, la turquoise ou encore l’opale. L’exécution parfaite et l’originalité du sertissage lui valent une nomination au Grand Prix d’Horlogerie de Genève en 2018, une réussite en soi.
Né à Montréal, ce jeune quinquagénaire se définit comme artiste lapidaire. Il aborde la taille de la pierre d’une façon «plus organique, presque sculpturale». Chasseur de belles pierres fines, il se rend chaque année à la grande foire de Tucson, en Arizona,
Comment Alexandre Beauregard est-il devenu artiste lapidaire? Comment ce Québécois s’est-il immiscé dans les interstices d’un monde joaillier dominé par les grandes signatures de la place Vendôme? Comment est-il parvenu à gagner la confiance de la sous-traitance horlogère, installée dans l’Arc jurassien? Notre entretien.
Europa Star: Comment avez-vous décidé de vous intéresser à la taille de pierres fines ?
Alexandre Beauregard: J’ai commencé par des études en design de mode à Montréal, vers 1993. Cela a été fondamental: comprendre les volumes, les textures, transformer une idée 2D en 3D. Dès le premier jour, j’y ai rencontré mon épouse, déterminante dans ma vie. Très tôt, ma vie personnelle et ma trajectoire professionnelle se sont entremêlées.
Puis, j’ai rencontré, vers 2010-2011, grâce à des amis, Yves Saint-Pierre, probablement le meilleur lapidaire d’Amérique. Il travaillait des pierres que personne n’osait toucher, parfois d’une valeur de plusieurs millions. Il m’a formé comme on le faisait autrefois: d’abord observer, nettoyer l’atelier, comprendre les machines, puis progresser lentement. Cela a pris cinq à six ans. Ce fut un apprentissage progressif, très concret. Toutefois, je devais aussi travailler à côté pour vivre. Avec ma femme, nous avons investi très tôt dans l’immobilier, ce qui nous a permis de financer cette liberté.
D’artiste lapidaire, vous prenez la décision de concevoir des montres?
À la base, je voulais créer des montres en bois historique: des pièces très limitées, presque muséales, liées à des figures ou des événements comme Napoléon ou Beethoven. L’idée était de donner une âme historique aux objets.
Le projet étant trop vaste pour être mené seul, j’ai participé au salon de la sous-traitance horlogère EPHJ, en Suisse, puis j’ai rencontré de nombreuses entreprises de l’Arc jurassien. Je voulais comprendre chaque étape - polissage, boîtiers, fabrication - et ainsi éviter de déléguer sans comprendre.
J’ai eu énormément de chance. Des ateliers m’ont ouvert leurs portes, alors que cela n’est normalement pas possible. J’ai reçu beaucoup sans logique économique directe, seulement des rencontres humaines.
En quoi consiste la structure des montres Beauregard?
C’est complexe. Je fais tout: atelier, conception, communication, relations fournisseurs, développement de projets. Du coup, je passe moins de temps à tailler la pierre, ce qui est frustrant. Mais c’est le prix de l’indépendance. Il faut être honnête: c’est irrationnel sur le plan économique. Pendant des années, il n’y a pas de salaire, seulement des investissements. C’est une décision qui dépasse le raisonnable. Mais c’est ce qu’il fallait faire.
En quoi vous distinguez-vous de l’horlogerie dite traditionnelle?
Je ne suis pas Suisse, je ne suis pas horloger, et paradoxalement c’est un avantage énorme. Je n’ai pas d’à priori. Donc, quand on me dit «impossible», je n’entends pas vraiment. Je teste.
Quelle place occupe le design?
L’objet est central. Je suis obsédé par le design, par la beauté des choses bien faites. J’ai une admiration profonde pour l’Europe, où même les détails du quotidien sont pensés. En Amérique, tout est fonctionnel. Moi, cela me dérange physiquement.
«Il faut être honnête: c’est irrationnel sur le plan économique. Pendant des années, il n’y a pas de salaire, seulement des investissements. C’est une décision qui dépasse le raisonnable. Mais c’est ce qu’il fallait faire.»
Pourquoi la pierre est-elle devenue si importante pour vous?
Parce que, quand quelque chose me touche, ça devient une obsession. J’ai voulu comprendre la pierre dans sa globalité. Je suis allé directement sur le terrain, notamment en Arizona, dans les grandes foires et les zones d’extraction. Autant que possible, j’achète directement la matière. Certaines pierres viennent des États-Unis, d’autres d’Italie ou d’Afrique. Je préfère aller à la source plutôt que passer par des intermédiaires.
Vous utilisez le terme de pierres précieuses pour certaines pierres que les gemmologues considèrent comme semi-précieuses ou fines.
La terminologie relève du marketing. La rareté et la qualité de la matière devraient constituer les critères objectifs. Il existe des pierres infiniment plus rares que le diamant ou le saphir, mais moins «rentables», donc moins visibles.
Comment abordez-vous le sertissage de vos cadrans?
Tout commence par des «pétales» de pierre. On les classe, on les prépare, on les ajuste. Ensuite, un pré-assemblage est réalisé à Montréal afin d’en vérifier les tolérances. Rien n’est laissé au hasard: tout doit s’emboîter parfaitement. Le sertissage classique utilise de petites griffes en or. Ici, il s’agit d’un système par compression entre les pierres elles-mêmes. Tout repose sur la précision extrême de la taille. Le cadran est ensuite envoyé à Porrentruy, en Suisse, où il est assemblé dans des ateliers spécialisés.
Comment votre projet a-t-il été reçu dans l’Arc jurassien?
Les interlocuteurs se sont montrés très curieux face à mes cadrans. J’ai présenté ce que je voulais faire et, souvent, les portes se sont ouvertes.
À quoi ressemble l’atelier Beauregard?
C’est un espace hybride, entre maison et atelier, où tout est intégré: un bureau technique pour la conception, des espaces de stockage pour les pierres et les prototypes, des zones d’assemblage de cadrans ainsi que des établis pour le sertissage et la finition. Rien n’est séparé artificiellement. C’est un lieu vivant, pensé autant pour produire que pour expérimenter.
Quelle est la particularité majeure de votre approche technique?
Nous travaillons à des tolérances extrêmes, souvent inférieures au dixième de millimètre. Les pierres sont ajustées une à une: si une pièce est légèrement trop grande, tout peut se briser lors de l’assemblage.
Quel est votre principal outil?
Nous avons modifié de nombreuses machines, car les standards industriels ne suffisent pas. L’équipement à ultrasons, au cœur de notre technique, permet de travailler la pierre avec une précision et une liberté uniques. L’ultrason permet une première mise en forme, presque organique. On utilise de l’eau et de la poudre de diamant pour abraser très finement la matière. Il s’agit d’une étape intermédiaire entre la nature brute et la précision finale: la machine prépare, la main décide. Le résultat se situe entre la marqueterie et le vitrail en pierre. Les éléments sont parfaitement ajustés, sans espace visible: chaque pierre trouve sa place exacte.
«Nous travaillons à des tolérances extrêmes, souvent inférieures au dixième de millimètre. Les pierres sont ajustées une à une: si une pièce est légèrement trop grande, tout peut se briser lors de l’assemblage.»
Quelle place occupent les pierres dans votre atelier?
Elles sont omniprésentes: classées par couleur, par origine, par usage. Certaines sont rares, d’autres plus courantes. On sélectionne, on compare, on rejette énormément. Le tri fait partie intégrante du travail.
Comment envisagez-vous votre atelier dans un futur proche?
Notre atelier a été conçu pour accueillir davantage de professionnels. Aujourd’hui, nous sommes peu nombreux, mais l’espace nous permet de grandir sans perdre l’identité visuelle que j’ai moi-même conçue. La transmission doit également se faire de manière organique. Je ne cherche pas nécessairement à «enseigner», mais à faire travailler avec moi. Elle s’opère dans la pratique, pas dans la théorie.
Quelle est votre vision à long terme?
Construire un lieu de vie et de création: un domaine où l’atelier, la communauté et les projets coexistent. Non pas seulement une marque, mais un environnement complet dédié à l’artisanat. Mon rapport avec les clients finaux devient personnel. Certains deviennent des amis. Les pièces ne sont plus seulement des objets, mais des points de rencontre. Nous construisons une communauté plus qu’un marché.
Si vous deviez résumer votre atelier en une idée?
Un lieu où la main s’efforce de faire aussi bien - voire mieux - que la machine, en partant de la pierre comme point de départ absolu.
«Le résultat se situe entre la marqueterie et le vitrail en pierre. Les éléments sont parfaitement ajustés, sans espace visible: chaque pierre trouve sa place exacte.»
Biographie résumée
1975 (19 février): Naissance à Montréal
1993: Formation en design de mode et couture, au collège Marie-Victorin, où il rencontre son épouse
2009: Fondation de la société horlogère Ville Marie, à Montréal
2011: Rencontre avec Yves Saint-Pierre et entrée dans la pierre
2018: Lancement de la première collection de montres Dahlia


