e fines tesselles de cuir colorées affleurent à la surface du cadran de la dernière montre Slim d’Hermès Hippocampe. Seule la loupe permet de révéler les détails étourdissants du cheval de mer: un œil noir pétillant rehaussé d’une délicate nuance blanche, des écailles aux dégradés de turquoise ou encore un harnais jaune bouton d’or, clin d’œil à son congénère terrestre à quatre pattes.
Tutelle inspirée
Le cadran d’art Hippocampe, réalisé en deux exécutions distinctes pour deux éditions limitées et numérotées de 24 exemplaires chacune, hybride les innovations développées à l’atelier cuir de Brügg sous l’impulsion de Philippe Delhotal, Directeur de Création d’Hermès Horloger. Dans un récent entretien accordé à Europa Star, ce dernier revient sur la genèse du projet: «En 2016, j’ai souhaité voir le cuir à l’honneur sur nos cadrans. C’était une première dans la grande famille des métiers d’art. J’ai proposé deux dessins à nos artisans cuir et en sont nées deux techniques: la marqueterie et la mosaïque de cuir.»
C’est ainsi que voit le jour en 2017 l’Arceau Cavales dont le cadran en marqueterie de cuir ouvre la voie à l’Arceau Robe du soir. Le cadran en mosaïque de cuir de cette dernière sera consacré par le Grand Prix d’Horlogerie de Genève 2018 dans la catégorie Métiers d’art, invitant les équipes d’Hermès Horloger à poursuivre leurs explorations.
Marqueterie et mosaïque, deux instruments pour une seule mélodie
La mosaïque antique est à l’archéologie ce que le cheval fut pendant des siècles au déplacement de l’homme: indispensable. Posés au sol ou en décoration murale, ces tapis colorés souvent inspirés de la mythologie gréco-romaine, attestaient de la richesse du propriétaire des lieux. Aujourd’hui redécouvertes lors de fouilles préventives, ces mosaïques enchantent les archéologues comme les visiteurs des grands musées où elles s’exposent, de Naples à Tunis en passant par le Louvre. Elles se retrouvent également comme élément de décor récurrent et emblématique de la maison Hermès.
Lors de notre visite à Brügg, nous rencontrons Élisabeth, l’une des artisanes ayant contribué au développement de ces deux métiers d’art dès 2016. Elle revient sur la distinction entre marqueterie et mosaïque: «Dans la marqueterie, chaque pièce est unique et n’appartient qu’à un seul endroit. Dans la mosaïque, toutes les tesselles ont la même taille, la même forme, et c’est uniquement la couleur qui détermine leur emplacement.» La montre Arceau Robe du soir, premier projet de mosaïque de cuir, a ainsi exigé près de 2’500 carrés de cuir, chacun de 0,5 millimètre de côté.
La montre Arceau Robe du soir, premier projet de mosaïque de cuir, a exigé près de 2’500 carrés de cuir, chacun de 0,5 millimètre de côté.
Le chant du cuir
Les six artisanes*, qui maîtrisent aujourd’hui la marqueterie et dont deux pratiquent aussi la mosaïque de cuir, sont toutes polyvalentes. Elles partagent en effet leur activité entre cadrans d’art et réalisation complète de bracelets en cuir, de la coupe à la double couture main. L’atelier résonne alors d’une mélodie cristalline: de petits marteaux polis et bombés assouplissent les coutures en cuir, émettant un son singulier.
Adjacent à l’atelier cuir, le magasin de peaux recèle de nombreuses surprises. Protégé de toute lumière extérieure, à l’hygrométrie rigoureusement contrôlée, on y retrouve soigneusement rangées les trois peaux classiques utilisées en horlogerie: alligator de Louisiane, veau et chèvre. Plusieurs dizaines d’étagères en bois occupent cet espace d’environ cent mètres carrés où des centaines d’étiquettes distinguent le type de peau, sa couleur et sa finition.
Ainsi, le «Barolo» est un cuir alligator travaillé dans l’une des tanneries italiennes de la maison. Le «Swift», très largement utilisé dans les bracelets en cuir Hermès, est une peau de veau de grande qualité. Enfin, le «Barenia» impressionne immédiatement: d’une épaisseur notable, sa tonalité marron-orangée fluctue tout au long de sa longue vie, ce qui lui vaut l’appellation interne «Héritage» ou «Patrimoine».
Le lexique des étiquettes traduit aussi l’éclectisme des passions culturelles de la maison: veau Athéna Glycine, alligator mat rose Églantine ou bleu Brume, veau Evercolor rouge Casaque. Un répertoire presque infini de plus de 4’000 combinaisons distinctes de matières et couleurs.
Protégé de toute lumière extérieure, à l’hygrométrie rigoureusement contrôlée, on y retrouve soigneusement rangées les trois peaux classiques utilisées en horlogerie: alligator de Louisiane, veau et chèvre.
Un savoir-faire sous contraintes
Contrairement à la marqueterie de bois, le cuir ne peut pas être poncé, exigeant une coupe préalable rigoureuse de tous les éléments du futur cadran. De plus, la nature flexible du cuir peut entraîner des déformations lors de la pose. Une contrainte spécifique que seule l’expérience permet de limiter. Enfin, la planéité indispensable au passage des aiguilles impose une épaisseur identique maximale de 0,5 millimètre.
La mosaïste colle et pose ensuite chaque tesselle de cuir, une à une. «On ne peut pas préparer une base de colle à l’avance, nous explique-t-on, elle sèche trop vite.» De la contrainte surgit la magie de l’artisanat: la mosaïste choisit, au fur et à mesure de la pose, la tesselle qui lui semblera la plus idéale. Où commence le turquoise, où termine le carmin? Ici seule la sensibilité artistique de l’artisane détermine le résultat final qui varie d’un cadran à l’autre, d’une artisane à l’autre.
En amont, il est parfois nécessaire de revoir le dessin original. Un joyeux tigre peint sur un fond exubérant par l’artiste Alice Shirley perdait toute son expressivité lorsque seule sa tête en mosaïque était représentée sur le cadran. L’artiste a réalisé une deuxième œuvre, centrée cette fois-ci sur la tête du tigre.
De la contrainte surgit la magie de l’artisanat: la mosaïste choisit, au fur et à mesure de la pose, la tesselle qui lui semblera la plus idéale.
Le futur de la tradition
Initialement développés par l’atelier cuir de Brügg en 2016, ces nouveaux savoir-faire sont aujourd’hui maîtrisés par six spécialistes. La précision du geste et l’indispensable ténacité qu’exige tout métier d’art s’apprennent à l’atelier de cuir de Brügg, les «anciennes» jouant un rôle moteur dans cette transmission informelle.
Techniquement, ces deux savoir-faire évoluent rapidement au gré de la minutie des dessins proposés. Pour le modèle panthère par exemple, dont la production s’achève cette année, des fils de cuir ont permis de réaliser les moustaches, incrustées une à une.
Le dernier modèle Slim d’Hermès Hippocampe témoigne de dix ans de consolidation de savoir-faire artisanal. Ici, la marqueterie et la mosaïque de cuir dialoguent avec la gravure. Une applique en or, finement creusée, simule les principaux reliefs de l’ossature de l’animal. À l’instar de l’émaillage champlevé, les tesselles de cuir sont posées autour et entre les filets métalliques. Cette solution illustre parfaitement le propos de Philippe Delhotal: «L’innovation est toujours possible, et non au détriment des traditions.»
Ici seule la sensibilité artistique de l’artisane détermine le résultat final qui varie d’un cadran à l’autre, d’une artisane à l’autre.
*Cinq femmes pour un homme; nous utiliserons donc le féminin dans la suite du texte.


