e couteau et la montre sont deux objets intimement liés aux fondements de l’expérience humaine. Le premier, parmi les plus anciens outils de l’homme, lui a permis d’agir sur le monde; le second est né de sa volonté - jamais assouvie - de mesurer et d’apprivoiser le temps.
Leurs racines sont les mêmes: celles du travail de la matière, du métal en particulier. De fait, dans la Vallée de Joux, à la fin du 17ème siècle, les premiers horlogers combiers sont des artisans du fer - couteliers, armuriers - qui se tournent vers la mécanique de précision. À Genève, où la Réforme calviniste bannit les objets ostentatoires, les orfèvres se reconvertissent dans l’horlogerie, donnant naissance en 1601 à la première corporation horlogère du monde. Ce qui deviendra plus tard «la Fabrique» réunit horlogers, bijoutiers, graveurs, émailleurs, lapidaires et autres artisans spécialisés autour d’un même matériau et de savoir-faire complémentaires. Ensemble, ils donnent naissance à des objets hybrides - tabatières, boîtes à oiseaux chanteurs, montres-pistolets - où le travail du métal constitue le socle commun.
Trois siècles plus tard, où en sommes-nous? Officiellement, la reconnaissance la plus explicite à ce jour vient du Ministère français de la Culture, qui range la coutellerie et l’horlogerie dans le même «groupe des techniques de précision». Cette fiche, rédigée en 2018, a nourri l’inscription en 2020 des savoir-faire de la mécanique horlogère et de la mécanique d’art franco-suisse au patrimoine immatériel de l’UNESCO. Sur le terrain, les rapprochements entre les deux univers se multiplient, qu’ils soient industriels, techniques ou artistiques.
La diversification comme moteur
La fin du 20ème siècle et les trajectoires de Victorinox et de Wenger, fondées respectivement en 1884 et 1893, marquent un premier rapprochement criant. Historiquement couteliers, ces deux fabricants suisses investissent alors l’univers horloger et deviennent, à la fin des années 1980, de véritables marques de montres. Étendard du succès de cette stratégie de diversification, Victorinox exploite aujourd’hui à Delémont un centre horloger de près de 18’000 m², où travaillent plus de 200 spécialistes.
Autre exemple, cette fois dans le sens inverse – de l’horlogerie vers la coutellerie: l’entreprise horlogère Swiza, fondée en 1904, lance son «couteau suisse» en 2013 en souhaitant en faire un objet de luxe en capitalisant sur son savoir-faire horloger. Depuis peu, en suivant cette stratégie, la marque propose à ses clients de réaliser l’assemblage de leur propre couteau en partenariat avec l’entreprise Initium.
Sknife, entreprise spécialisée dans les arts de la table, illustre également cette convergence technique: elle transpose dans la coutellerie les technologies, les équipements et les standards de précision de l’industrie horlogère.
Véritable pavé dans la marre, la collaboration entre Ateliers du Jura (qui fabrique les couteaux Swiza) et Richard Mille début 2026, a abouti à un couteau de poche d’une valeur de 12’000 francs suisses. Cette collaboration met notamment à l’honneur le damas, cet art de forge qui consiste à «tisser», à plier l’acier à de multiples reprises afin de créer des motifs uniques révélés à l’acide.
L’article est réservé à la clientèle privée de l’horloger des Breuleux, qui n’est pourtant pas la première maison à s’intéresser à l’art de la forge. En 2022, Hublot présente une édition de la Big Bang dotée d’un boîtier en acier damassé; Franck Muller lui emboîte le pas en 2023 avec la Vanguard Damascus Steel.
Au delà de l’industrie: un vocabulaire et des gestes ancestraux communs
Au-delà des rapprochements industriels et commerciaux, il existe une véritable proximité entre haute horlogerie et haute coutellerie, qui réside dans un langage commun: celui des métiers d’art. Une remarquable illustration de cette proximité est ce canif du début du 19ème siècle, dissimulant une horloge miniature vraisemblablement signée Piguet & Meylan.
Savoir-faire emblématique des deux univers s’il en est, le guillochage, apparu au 16ème siècle, a trouvé une vitrine de choix dans l’horlogerie. Néanmoins, ce travail de gravure mécanique demeure également un geste classique de la coutellerie d’art, appliqué notamment au dos des lames ou aux ressorts de verrouillage. L’anglage, le polissage noir, le grainage droit ou encore la gravure appartiennent à un vocabulaire de finition que l’on retrouve aussi bien sur les platines et composants d’un mouvement horloger que sur les mécanismes d’un couteau d’exception.
À ces techniques s’ajoutent d’autres savoir-faire comme le damassage, l’émaillage grand feu ou le sertissage, qui ont toujours fait partie du monde de la coutellerie d’exception, et qui reviennent sur le devant de la scène. Certains artisans incarnent eux-mêmes cette rencontre des disciplines. À Neuchâtel, Patrick Goussard transpose sur ses lames des techniques issues de l’horlogerie, notamment l’émail grand feu, donnant naissance à une approche qu’il a lui-même baptisée «Cout’Horlogerie».
En Suède, la maison GoS (Gustafsson & Sjögren) pousse encore plus loin cette fusion en associant un horloger et un forgeron spécialisé dans la création d’aciers damassés. Le résultat: des montres dont le boîtier et certains composants du mouvement reprennent les motifs du damas, accompagnées de couteaux assortis.
La coutellerie d’art, nouvelle terre d’exploration de la haute horlogerie?
Certaines maisons horlogères conçoivent désormais le coutelier d’art comme un artiste avec lequel il est judicieux de collaborer, au même titre qu’un émailleur ou qu’un graveur reconnu. L’exemple d’Emmanuel Esposito l’illustre bien. Le maître coutelier italien est célèbre pour ses mécanismes de verrouillage complexes et ses incrustations de nacre. Ses pièces, dont les prix débutent autour de 19’000 CHF et dont certaines nécessitent plusieurs années d’attente, témoignent d’un positionnement comparable à celui d’horlogers indépendants à succès.
Déjà en 2018, Esposito avait collaboré avec Urwerk autour de la montre UR-T8, qu’il accompagnait d’un couteau de collection baptisé Colibri T-8. La pièce reprenait plusieurs codes directement inspirés de l’horlogerie mécanique: manche en acier inoxydable 416, mécanisme de lame monté sur roulements à billes en céramique, anglage biseauté et polissage noir.
Sa présence aux Geneva Watch Days 2026, où il a présenté une collaboration autour d’un cadran avec l’horloger indépendant Luca Soprana, installé au château de Vaumarcus dans le canton de Neuchâtel, confirme cette reconnaissance croissante et sa progressive implantation dans le paysage horloger.
Autre figure de cette génération, Ugo Mighali, jeune artiste de 23 ans et héritier du rare savoir-faire de micro-sculpture jusqu’alors représenté par le maître Charles Roulin. À la croisée de la coutellerie, de la bijouterie et de l’orfèvrerie, le créatif prend le couteau comme le peintre prend la toile, et perpétue de la sorte ce patrimoine unique. Ses créations, déjà remarquées lors de plusieurs salons européens, témoignent d’une volonté d’intégrer à la coutellerie d’art les codes de la haute joaillerie.
Ainsi, parmi ses pièces les plus emblématiques figure une œuvre dissimulant un véritable secret, où se mêlent trois formes différentes d’or, ainsi que 251 diamants intégrés dans un bijou caché. Dans la même veine, celui qui a déjà été décrit comme ayant «un air de Salvador Dali» propose des ouvre-lettres, mais aussi des coupe-cigares sculptés et sertis sur trois plans, créant de la sorte de véritables jeux de perspective surprenants et emplis de poésie.
Interrogé sur les liens qui se tissent aujourd’hui entre coutellerie et horlogerie, Ugo Mighali ne se dit guère surpris par ce rapprochement: «La coutellerie d’art répond aux mêmes exigences de précision, de minutie et de finesse que l’horlogerie. Nous sommes également toujours à la recherche du design et de l’idée parfaite. C’est surtout le support qui diffère. Personnellement, ce qui m’anime est de percevoir l’émotion sur les visages de mes clients lorsqu’ils découvrent ce dont ils avaient rêvé.»
L’artiste, qui a récemment ouvert son atelier à Genève, avoue d’ailleurs être lui-même en discussion avec des horlogers de la place. Entre héritage technique, gestes communs et collaborations inédites, les frontières entre haute horlogerie et haute coutellerie s’estompent progressivement. Ce rapprochement, à notre grand bonheur, révèle l’émergence d’un nouvel espace d’expression pour les métiers d’art. Reste à savoir jusqu’où cette convergence conduira les deux univers.


