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Dominique Renaud: accélérer ou étirer le temps

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juin 2026


Dominique Renaud: accélérer ou étirer le temps

Dominique Renaud est un inlassable chercheur et expérimentateur qui n’a de cesse d’explorer les potentialités de la régulation horlogère. Après avoir mis au point un oscillateur à lames à très haute fréquence (sa DR01), le voici qui va explorer les très basses fréquences avec sa nouvelle montre Pulse60, battant à 1Hz. Une approche tout autant technique que philosophique de la mesure du temps. Entretien.

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uropa Star: Commençons par évoquer les fondamentaux de la chronométrie...

Dominique Renaud: Pour parler des fondamentaux de la chronométrie, commençons par distinguer deux organes: l’organe régulateur, donc le balancier-spiral qui est la base de temps, et par ailleurs l’échappement qui à la fois alimente en énergie cette base de temps et reçoit en retour une information de la part du balancier.

C’est donc un organe à double fonction qui apporte de l’énergie et découpe le temps en séquences. L’échappement, qui amène donc l’énergie qui alimente le balancier, peut être de plusieurs types. On peut distinguer principalement l’échappement à ancre suisse, qui est le choix dominant, et qui fournit deux impulsions au balancier, une à l’aller et une au retour, et l’échappement à détente, qui fournit une seule impulsion par aller-retour, ce qu’on appelle un coup perdu.

A noter en passant qu’avec ma montre expérimentale DR01 à très haute fréquence, l’échappement fournissait une impulsion pour 9 coups perdus!

Pourquoi, quel avantage?

Il faut bien se rendre compte que quand on donne une impulsion au balancier, on le perturbe. C’est pour cette raison que les chronomètres de marine étaient équipés d’échappements à détente à une seule impulsion, donc avec une seule perturbation par oscillation, donc par aller-retour. Minimiser les perturbations, c’est améliorer la précision.

Et pourquoi alors l’échappement à détente n’a-t-il pas été le choix prédominant pour les montres-bracelets?

L’échappement à ancre est plus simple à mettre en œuvre, il a besoin de moins de couple pour monter en amplitude et il est auto-démarrant. Tandis que pour lancer l’échappement à détente, il faut lui donner un petit coup pour qu’il démarre. Ce qui ne semble guère pratique pour une montre de poignet. Et la mise au point de l’échappement à détente est plus difficile, sans compter qu’il est bien plus sensible aux chocs qui peuvent produire un phénomène d’arrêt de la montre.

Et l’échappement co-axial de George Daniels?

C’est un échappement un peu mixte pourrait-on dire, en même temps à détente et à ancre. Il génère moins de frottements qu’un échappement à ancre mais un peu plus que s’il était à détente. Sa précision est très bonne mais n’atteint cependant pas celle de l’échappement à détente.

Les frottements, les perturbations sont le souci central de celui qui règle un mouvement...

Oui, l’horloger doit bien penser aux diverses perturbations. Prenons par exemple l’angle de levée, qui est le point précis où se donne l’impulsion. Plus l’angle de levée est pointu, plus il perturbera. Dans l’autre sens, au retour, il y a l’angle de repos ou angle de dégagement, qui apporte d’autres perturbations. Dans le réglage chronométrique, on peut diminuer cet angle de dégagement en ôtant des sécurités, ce qui diminuera les frottements. C’est tout un équilibre à trouver, sachant aussi que la perturbation provoquée par l’impulsion dépend également de sa durée. Or l’échappement à détente agit directement sur le balancier, sans passer par l’ancre pour l’impulsion, d’où une moindre perturbation.

Et dans cet équilibre délicat, quel est le rôle du spiral?

Le spiral fait partie intégrante du balancier, de la base de temps. Ce qui compte, c’est à la fois l’inertie de ce balancier et l’élasticité, la nervosité du spiral, ce qu’entre spécialistes on appelle le «Module de Young». Dans le spiral aussi on cherche à avoir le moins de perturbations possibles, d’où les améliorations successives, comme le spiral Breguet, la courbe Philips, etc… On cherche à obtenir la plus grande régularité possible, avec en même temps la plus grande liberté. Car un spiral, plus il est libre mieux il règle et moins il perturbe.

Dans cet ensemble d’interactions et d’équilibres, on oublie souvent de parler de l’alimentation énergétique...

Le barillet, le remontage manuel ou automatique, la transmission de l’énergie, le rôle des rubis... tout ça fait partie des fondamentaux. Avec la montre Monday de Renaud Tixier, nous avons cherché à améliorer le rendement du remontage automatique, et plus précisément celui du micro-rotor, ce qui n’avait jamais été exploré plus loin. Comme on le sait, le pouvoir remontant d’un rotor est étroitement lié aux mouvements du bras du porteur. Nous avons cherché à lui donner une dynamique supérieure à partir des micro-mouvements, par exemple de quelqu’un qui travaille à son bureau sur un ordinateur, à petits gestes. Le micro-rotor, normalement, n’y est pas sensible. Nous avons donc imaginé lui intégrer un volant d’inertie, que nous avons appelé le «Danseur», soit un organe qui absorbe l’énergie, même infime, et qui la transmet au rotor, améliorant donc son rendement.

On peut dire que c’est un travail sur un des fondamentaux...

Oui, j’essaie d’ouvrir de nouvelles voies. Je pense que sur des bases existantes, tout reste néanmoins à faire. Le balancier est là, mais on peut y faire beaucoup de choses.

Vous m’avez dit que vous n’étiez pas un théoricien, mais que vous «pensiez dans l’espace».

Oui, je crois parvenir à comprendre les choses via une vision spatiale, en volume. Je vois les interactions, les frottements, les étagements, les dispositions des éléments, etc… sans pour autant avoir lu tous les livres (rires). J’ai ma maquette dans la tête et je la réalise en grand pour la travailler mais aussi pour faire comprendre aux autres ce que je cherche.

En fait, je n’ai jamais envisagé la chronométrie comme une simple course à la précision chiffrée. Pour moi, la montre mécanique n’a pas vocation à rivaliser avec le quartz ou l’atome. Elle propose une autre lecture du temps: une lecture humaine, incarnée par la matière, l’inertie, le frottement et l’erreur maîtrisée.

La précision n’est pas une fin en soi?

La précision est la conséquence d’un système cohérent, juste, équilibré. Le temps n’est pas découpé, il est respiré. Là où l’horlogerie moderne fragmente le temps en unités toujours plus fines, j’ai souvent cherché à l’étirer, à le rendre lisible, presque palpable.

Comme dans l’exemple de votre dernière montre, la Pulse60, dont le balancier à «ultra-amplitude» bat à 1Hz seulement?

Un balancier lent, ample, vivant n’est pas une faiblesse: c’est une déclaration. Le temps n’avance pas par saccades, il oscille, il revient, il hésite parfois, comme l’être humain.

J’ai conçu des montres mécaniques à hautes fréquences, avec des amplitudes réduites, où la précision naît de la vitesse, de la répétition, de la correction permanente. Puis j’ai choisi d’explorer un autre chemin: la basse fréquence, l’amplitude immense, la lenteur assumée, la respiration élargie. Ce n’est pas une contradiction, c’est une continuité. Passer d’une petite amplitude nerveuse à une amplitude lente, ample et libre n’est pas un retour en arrière. C’est regarder le même problème depuis l’autre rive.

Vous dites: «Chaque architecture horlogère est pour moi une hypothèse sur le temps»...

La haute fréquence explore un temps découpé, stabilisé par la cadence. La basse fréquence explore un temps étiré, stabilisé par l’inertie. L’un cherche la justesse par la rapidité, l’autre par l’équilibre. Je ne crois pas à une solution unique en horlogerie. Pas plus qu’il n’existe une seule manière de vivre ou de ressentir le temps. Explorer les extrêmes, c’est refuser le dogme, refuser la répétition confortable et accepter que la vérité mécanique se révèle souvent aux frontières.

Dans tous les cas, la question reste la même: comment une mécanique peut-elle rester juste sans devenir violente? Comment créer de la stabilité sans contraindre la vie du mouvement? Je ne cherche pas à vaincre le temps par la précision, je cherche à dialoguer avec lui par la mécanique.


LA MONTRE PULSE60, EXPLORATION DE LA BASSE FRÉQUENCE

Au rythme du cœur

La montre Pulse60, animée par le mouvement tout à fait inédit Dominique Renaud BUA2024 (BUA pour Balancier Ultra Amplitude), explore les bénéfices escomptés de la plus basse amplitude qui soit en horlogerie mécanique contemporaine, soit 1Hz. A cette fréquence, le balancier n’oscille donc qu’une fois par seconde, soit 60 battements par minute ce qui le rapproche de la fréquence idéale d’un cœur humain au repos. Et chaque oscillation correspond donc naturellement à la seconde.

Mais surtout, en réduisant ainsi drastiquement le nombre d’impulsions et donc de chocs à l’échappement, on limite mécaniquement les perturbations du mouvement naturel du balancier. Et ce d’autant plus que ce très grand balancier de 20 mm de diamètre, à grande inertie, tend, une fois lancé, à conserver librement son mouvement, résistant ainsi d’autant mieux aux micro-variations de couple de son énergie entraînante et aux petits chocs.

Pour mieux illustrer son propos, Dominique Renaud compare son grand balancier à un funambule marchant sur un fil: «Plus la perche du funambule est longue, plus son centre de gravité est stabilisé et moins les perturbations le déstabilisent. Car au contraire, avec une petite perche chaque perturbation a un impact beaucoup plus marqué et le funambule devrait corriger en permanence sa position.»

De même, le grand balancier stabilise la marche sur la seconde, absorbe les petites variations, lisse les irrégularités grâce à son battement lent, large et maîtrisé.

Repenser entièrement la construction

Dans la plupart des mouvements classiques, la géométrie du balancier, du plateau et de la cheville d’impulsion limite strictement l’amplitude et, s’il dépasse un certain angle, le balancier vient alors frapper l’arrière de l’ancre, ce qu’on nomme «rebattement» et qui provoque une avance sur la marche.

Le dos ouvert de la Pulse60 présente une disposition épurée des éléments en ayant recours à des formes simples : cercle, demi-cercle, lignes droites. Sur la partie haute, la roue de couronne et le rochet ; sur la partie basse, une ligne d'échappement est ajourée pour souligner l'architecture particulière et un système de double plateau déporté. Le mouvement Dominique Renaud BUA2024 a une réserve de marche de 4 jours.
Le dos ouvert de la Pulse60 présente une disposition épurée des éléments en ayant recours à des formes simples : cercle, demi-cercle, lignes droites. Sur la partie haute, la roue de couronne et le rochet ; sur la partie basse, une ligne d’échappement est ajourée pour souligner l’architecture particulière et un système de double plateau déporté. Le mouvement Dominique Renaud BUA2024 a une réserve de marche de 4 jours.

Afin d’offrir à son balancier la plus grande liberté et lui autoriser une amplitude supérieure à 360° sans rebattement (son amplitude théorique maximale est même aux alentours de 700°), Dominique Renaud a entièrement repensé le dessin et la construction de cet ensemble réglant, ouvrant ainsi un nouveau champ d’exploration de l’amplitude en montre-bracelet.

En augmentant la zone de liberté de l’oscillation, sur un temps plus long et une distance plus importante avant et après l’impulsion, le mouvement du balancier évite des interactions avec l’échappement. Sa marche est plus stable, moins sensible aux micro-variations. Le nombre de perturbations qu’il peut subir est réduit au minimum. Dominique Renaud y voit un pas supplémentaire vers «l’oscillateur idéal».

Une architecture née du balancier

Tout, dans la rigoureuse mais douce architecture de la Pulse60, dirige le regard sur le très grand balancier de 20 mm qui bat au rythme de son «cœur» pleinement visible, le spiral de 15 mm. Maintenu comme en suspension par un pont ajouré, le balancier est surmonté de trois sous-cadrans semblables à trois lunes ou planètes, et se détache sur un fond guilloché machine du plus bel et discret effet céleste.

A 12h l’heure et la minute, à 9h un compteur de seconde avec demi-seconde morte naturelle – grâce à la fréquence de 1Hz, soit un aller-retour par seconde –, et à 3h un indicateur de couple (via un système que Dominique Renaud avait déjà conçu du temps de Renaud Papi, qui permet de prendre l’information de la puissance restante directement sur le barillet). Toutes les aiguilles indicatives se détachent en bleu métallisé.

Cette géométrie est parfaitement soulignée par un boîtier très pur et très fin, sans plus de lunette et sans cornes, coiffé d’un verre dôme, qui s’intègre en parfaite continuité dans un bracelet de caoutchouc (simplement interchangeable avec système de bouton pressoir).


La Haute Horlogerie Dominique Renaud

Après la Monday, signée Renaud Tixier, et fruit de la collaboration entre Dominique Renaud et le jeune horloger Julien Tixier, la Pulse60, signée Dominique Renaud, est la seconde expression de la HHDR, soit la Haute Horlogerie Dominique Renaud.

Récemment installée à Tolochenaz, en Suisse, la HHDR regroupe une vingtaine de personnes – horlogers, concepteurs, ingénieurs, experts – de toutes générations. La HHDR fait partie du DR Group, un ensemble initialement constitué autour de Dominique Renaud afin de pouvoir apporter à cet horloger-explorateur les moyens d’exprimer pleinement ses idées horlogères innovantes.