uand les premiers bijoux sont nés, en même temps que les civilisations, le premier réflexe fut d’aller chercher des thèmes dans la nature, explique Pierre Rainero, directeur image, style et patrimoine de Cartier. L’Homme essaie de s’approprier les valeurs que l’on prête aux éléments naturels, que ce soient des animaux ou des plantes. Cartier a très tôt créé des bracelets d’inspiration japonaise, des thèmes floraux comme le cyprès, avec une stylisation de la nature propre à ces cultures.»
Toutes les grandes maisons joaillières possèdent dans leurs collections des bijoux inspirés de la nature, qu’il s’agisse de bijoux réalistes ou d’interprétations artistiques. Mais personne n’est allé aussi loin que Boucheron. En 2018, le joaillier a utilisé de véritables pétales de fleurs comme matériau principal de la collection de bagues «Les Fleurs Éternelles».
«Boucheron avait mis sur pied un laboratoire de recherche et développement spécialement pour ce projet, explique Claire Boucl, la «pétaliste» qui avait immortalisé les pétales de fleurs pour le joaillier (lire son portrait ici). J’ai dû stabiliser environ 10’000 pétales d’une centaine de fleurs différentes. Ils ont été testés par un chercheur du CNRS pour voir s’ils résistaient à la lumière. Mes pétales étant plats comme des feuilles d’or et souples, il fallait réussir à les coller, les protéger avec une sorte de laque qui les solidifiait, sans les abîmer.» Le résultat était de toute beauté.
Mais il n’est pas nécessaire de pousser le réalisme à ce point pour rendre compte de la beauté des trésors de notre planète. Cartier est l’une de ces maisons qui a toujours élevé la nature au rang de muse. Le joaillier a lancé cette année une collection en l’hommage des «Beautés du Monde»: le collier Nouchali évoque un nénuphar avec en son cœur une rubellite de 10,61 carats, le collier Water Aspis représente un serpent serti de cinq cabochons de saphirs totalisant 43,49 carats.
Parmi les broches, un éléphant en bois de magnolia pétrifié lové sur lui-même enserre en sa trompe un saphir rose en broche tandis qu’un quetzal au plumage en tourmalines Paraiba, saphirs, grenats tsavorites gravés et diamants, attend une épaule pour venir s’y nicher. Mais l’une des pièces les plus étonnantes est sans doute le collier Cymbale, qui évoque la cigale, en diamants, cristal de roche, rubis et onyx et dont la transparence des ailes est rendue avec du cristal de roche facetté serti dans une structure invisible. L’insecte n’est pas rendu de manière narrative, mais symbolique et le résultat est à la fois graphique et symbolique.
Pour sa part, le joaillier Bulgari s’inspire d’un jardin d’Eden imaginaire avec sa collection The Garden of Wonders, qui comprend 140 pièces au total. Les bijoux ne sont pas des reconstitutions d’éléments de la nature: plutôt des interprétations. Le serpent, bien sûr, l’un des emblèmes de la maison, apparaît en majesté dans la collection avec Serpenti Ocean Treasure, où deux reptiles s’unissent autour d’un impressionnant saphir du Sri Lanka de 61,30 carats en forme de poire.
Cette collection évoque des cascades, des jardins enchanteurs, des fleurs, mais aussi des végétaux, comme le collier Emerald Venus. Celui-ci s’inspire de la forme du Capelvenere, un type de fougère méditerranéenne dont le nom italien signifie «cheveux de Vénus» et qui semble avoir poussé autour d’une émeraude colombienne de 20 carats de taille octogonale.
Chaumet dédie une collection de 69 pièces à la mer: des courants du Gulf Stream au clapotis de l’eau, des étoiles de mer jusqu’aux sirènes ou aux tatouages des marins, tout l’univers aquatique est interprété en bijoux évocateurs. On peut voir littéralement des vaguelettes en mouvement sur la mer calme un soir de pleine lune interprétées sur le collier A Fleur d’Eau. Pour donner cet effet de mouvement, la pièce est articulée et les diamants sont sertis à plusieurs niveaux. Un diamant poire amovible de 7,18 carats fait mine de tomber de l’ensemble comme une goutte précieuse. Les lignes de la collection ondulent, comme la mer.
Chaumet a même songé à parer les sirènes d’aujourd’hui de perles de Tahiti et de tourmaline couleur tilleul dont une de forme coussin de 23,79 carats avec son collier Chant des Sirènes. Une parure entière leur est dédiée.
Changement d’ambiance chez Tiffany & Co. Sa collection Botanica: Blue Book 2022 s’inscrit dans la tradition des bijoux animaliers et floraux des années 1940. A l’époque, l’émergence de ces bijoux à la thématique tendre et fraîche marquait une rupture radicale avec le style Art Déco qui avait régné sur les années 1920 et 1930. La fantaisie prenait le pas sur la géométrie.
Outre un besoin de couleur, il y avait une raison historique à ce virage stylistique radical: du fait de la Seconde Guerre mondiale, il y avait pénurie de matière première, les pierres précieuses n’étaient plus importées et le platine était réquisitionné par l’armée. Les joailliers utilisaient du cuivre dans leurs alliages, d’où une couleur d’or très chaude.
Sans faire un parallèle entre les deux époques, on peut imaginer que la pandémie, les guerres en Ukraine et dans le monde, les pénuries d’énergie qui s’annoncent, sont une raison suffisante pour laisser émerger une collection joyeuse et délicieusement rétro qui fait la part belle aux broches poissons, sauterelles, hippocampes, perroquet, ananas ou colibri reprises des créations de Jean Schlumberger pour Tiffany & Co.
«Nous nous sommes aussi inspirés des dessins de Louis Comfort Tiffany ainsi que des fleurs qui apparaissent dans les archives de la maison comme des iris, des coquelicots et des tulipes et les avons réinterprété pour notre clientèle contemporaine», explique Victoria Wirth Reynolds, Vice President & Chief Gemologist chez Tiffany & Co. Comme une invitation à un printemps éternel…


