un côté, le Gemological Institute of America (GIA), fondé en 1931 et devenu en près d’un siècle une référence internationale de la gemmologie. L’institution américaine est notamment à l’origine des fameux «4C» – Color, Clarity, Cut and Carat Weight – et de l’International Diamond Grading System créé en 1953. Plus de 200’000 professionnels ont été formés par le GIA, qui enseigne aujourd’hui sur sept campus aux États-Unis, en Europe et en Asie.
De l’autre, la Fondation Haute Horlogerie (FHH), créée en 2005 par Audemars Piguet, Girard-Perregaux et le groupe Richemont pour promouvoir la culture horlogère à l’échelle internationale. Sa FHH Academy, lancée en 2014, a déjà formé plus de 50’000 personnes et certifié plus de 18’000 candidats dans une vingtaine de pays.
Les deux institutions présentent des similitudes frappantes. Toutes deux sont des organisations à but non lucratif. Toutes deux revendiquent une position de référence indépendante dans leur domaine. Et toutes deux considèrent que la transmission du savoir constitue un élément essentiel de la confiance dans leur industrie.
Du reste, leur rapprochement intervient aussi alors que leurs univers respectifs n’ont peut-être jamais été aussi proches. Montres et bijoux partagent vitrines, réseaux de distribution et une partie de leur clientèle. La montre joaillière renforce encore ce chevauchement. Pourtant, les parcours de formation sont longtemps restés largement séparés.
L’accord entre le GIA et la FHH entend précisément créer une passerelle. Dès le début de 2027, le GIA proposera à ses étudiants les programmes de la FHH Academy à travers son réseau de campus ainsi qu’en ligne, en commençant par «Watch Advisor», premier niveau de la certification FHH. Des sessions ouvertes avec un formateur dédié sont également prévues en ligne.
Pour la FHH, l’enjeu dépasse largement l’ouverture de quelques salles de cours supplémentaires. Il s’agit de sortir davantage du périmètre traditionnel de l’industrie horlogère pour aller à la rencontre d’étudiants, de personnes en reconversion, de professionnels de la joaillerie et de passionnés, notamment aux États-Unis, au potentiel de développement important.
Pour le GIA, il s’agit d’enrichir la formation de la prochaine génération de professionnels de la gemmologie et de la joaillerie avec une discipline qui lui est étroitement liée. Notre entretien.
Europa Star: Le GIA est aujourd’hui une institution mondialement connue. Mais revenons à ses origines. Dans quelles circonstances est-il né en 1931?
Johanna Levy: C’est une histoire que nous racontons toujours avec beaucoup de plaisir parce qu’elle permet de comprendre notre mission. Lorsque Robert M. Shipley a fondé le GIA en 1931, il était parti d’un constat fondamental: lorsqu’un client entre chez un bijoutier, il doit pouvoir avoir confiance dans l’authenticité et la qualité de ce qu’il achète. Et le bijoutier doit être capable de construire et de protéger cette confiance.
À l’époque, aux États-Unis, beaucoup de professionnels du retail ne disposaient pas encore d’une véritable formation scientifique sur les pierres qu’ils vendaient. Robert Shipley a donc voulu professionnaliser le secteur par l’éducation. Et il l’a fait d’une manière assez innovante, notamment à travers une école par correspondance. Dès l’origine, il y avait donc cette idée de rendre la connaissance accessible au-delà d’un lieu physique.
Presque un siècle plus tard, notre mission reste fondamentalement la même: construire la confiance par l’éducation et la science. La continuité de l’institution est d’ailleurs remarquable. En 95 ans, le GIA n’a connu qu’un nombre très limité de présidents. Cela témoigne d’une grande stabilité et d’une attention constante portée à cette mission.
Le GIA est devenu entre-temps beaucoup plus qu’une école par correspondance…
Johanna Levy: Bien sûr. Nous disposons aujourd’hui de sept campus aux États-Unis, en Europe et en Asie, et nous continuons à investir dans notre présence physique. Nous avons par exemple inauguré un nouveau campus à Taipei et nous développons également nos implantations à Londres et à New York.
Nos formats pédagogiques se sont aussi considérablement diversifiés. Nous avons des cursus très complets, comme le Graduate Gemologist, mais également des modules courts qui peuvent être suivis sur un smartphone et qui s’adressent notamment aux professionnels du retail.
Nos étudiants ont des profils très différents: jeunes adultes, personnes en reconversion ou professionnels déjà actifs qui souhaitent approfondir leurs compétences. Et nous avons une communauté internationale d’alumni extrêmement forte, qui reste très connectée à l’institution et au secteur.
Quelle place l’horlogerie occupait-elle jusqu’à présent dans cet écosystème?
Johanna Levy: Le GIA a été créé comme une école de gemmologie. Avec le temps, nous avons développé d’autres enseignements liés aux besoins du secteur, par exemple dans le design ou la classification des diamants. Mais lorsque vous regardez un point de vente de joaillerie, l’univers des gemmes, celui de la joaillerie et celui des garde-temps sont naturellement liés. Nous essayons donc de faire évoluer notre enseignement parallèlement aux transformations de l’industrie.
Cette collaboration est toutefois nouvelle pour nous: ce sera la première fois que nous proposerons des formations horlogères sur campus. L’excellence reconnue de la FHH Academy dans ce domaine a été déterminante. Le GIA a développé des standards en gemmologie et dans l’évaluation des diamants. Il était donc important, pour entrer dans l’univers horloger, de le faire avec une institution qui possède elle-même cette légitimité éducative.
Justement, la FHH Academy a été créée en 2014. À quel besoin répondait-elle?
Aurélie Streit: Au départ, nous voulions essentiellement soutenir les professionnels et particulièrement les vendeurs en boutique à travers le monde. Nous constations une différence entre toute la richesse des métiers, des savoir-faire et des connaissances présents dans les manufactures et ce qui pouvait finalement être transmis en boutique. Nous avons donc créé une académie capable d’apporter une culture générale horlogère de manière neutre et transversale.
Il ne s’agissait surtout pas de remplacer les formations des maisons. Elles connaissent évidemment mieux que quiconque leur propre histoire et leurs produits. Notre rôle est complémentaire: proposer un socle commun de connaissances sur l’industrie, son histoire, ses métiers, ses techniques et ses savoir-faire. Nous voulions que les professionnels puissent devenir de véritables ambassadeurs de cet univers.
Que visez-vous à travers ce nouveau partenariat avec le GIA?
Aurélie Streit: Nous sommes progressivement devenus une référence de l’éducation horlogère pour les profils non techniques. Notre certification est aujourd’hui structurée autour de trois niveaux: Watch Advisor, Watch Specialist et Watch Expert. Mais cette reconnaissance a entraîné quelque chose que nous n’avions pas forcément anticipé au départ: de plus en plus de particuliers ont voulu accéder à nos formations.
Cela peut être un étudiant qui envisage de travailler un jour dans l’horlogerie, une personne qui souhaite changer de carrière, quelqu’un qui travaille déjà dans le secteur mais veut approfondir ses connaissances, ou tout simplement un passionné.
Or notre modèle historique était principalement B2B. Nous savons très bien répondre à une entreprise qui souhaite former un groupe de collaborateurs. Répondre à une personne individuelle située à l’autre bout du monde est plus compliqué. Le véritable enjeu de cette collaboration est donc là: élargir notre audience et rendre nos formations accessibles à tous ceux qui souhaitent acquérir une culture horlogère.
Et le GIA vous apporte immédiatement une infrastructure mondiale...
Aurélie Streit: Exactement. Dès lors que nous avons le programme, les supports et les formateurs certifiés, le GIA nous offre une infrastructure qui nous permet d’être présents beaucoup plus facilement dans différentes régions du monde.
Mais ce n’est pas seulement une question d’infrastructure. Nous allons aussi pouvoir nous connecter à une communauté qui n’est pas nécessairement horlogère. Il existe évidemment des recoupements, mais nous allons toucher des étudiants et des professionnels qui ne seraient peut-être jamais venus spontanément vers la FHH. Cela rejoint une de nos missions fondamentales: promouvoir la culture horlogère à l’échelle internationale et l’ouvrir à de nouveaux publics.
Comment cette collaboration va-t-elle se concrétiser?
Aurélie Streit: Nous sommes encore au début et nous voulons avancer progressivement. Nous avons d’abord vérifié notre volonté commune de travailler ensemble et l’alignement de nos motivations. Nous avons une vision à long terme, mais nous voulons maintenant la construire étape par étape. Nous commencerons par Watch Advisor, le premier niveau de certification de la FHH Academy.
Il est essentiel pour nous de nous adapter au public. La culture de la formation n’est pas exactement la même aux États-Unis, en Europe ou en Asie. Nous voulons donc commencer, tester, regarder ce qui fonctionne et comprendre comment améliorer le dispositif avant de l’étendre.
Johanna Levy: Pour le GIA, ce programme vient aussi compléter notre mission auprès de la prochaine génération de professionnels de la gemmologie et de la joaillerie. L’horlogerie est étroitement liée à cette industrie. Leur permettre de découvrir cet univers peut enrichir leur formation et leur donner une compétence supplémentaire dans leur future carrière.
Qui dispensera les cours?
Aurélie Streit: Le fonctionnement de la FHH Academy repose sur un réseau de formateurs certifiés à travers le monde. Une formation FHH Academy est toujours dispensée par l’un de ces formateurs. Nous en avons déjà aux États-Unis et nous devrions donc naturellement commencer avec eux. À plus long terme, il est tout à fait envisageable de former et de certifier de nouveaux instructeurs.
Le rôle du formateur est fondamental. Nous ne cherchons pas uniquement quelqu’un capable de réciter un contenu. Nous sélectionnons des personnes capables de transmettre une passion.
Cela peut sembler paradoxal: au moment où tout le monde peut apprendre en ligne, vous insistez beaucoup sur le retour à une formation incarnée et présentielle?
Aurélie Streit: Nous proposons évidemment plusieurs formats. Nous avons des vidéos pédagogiques, du live en ligne et des formations en présentiel. Ce sont des solutions complémentaires. Mais nous sommes profondément convaincus que beaucoup plus de choses se produisent lorsqu’un formateur se trouve devant vous.
L’horlogerie est un domaine de passionnés. Cette passion se transmet. Et puis il y a le groupe. Les participants échangent entre eux, posent des questions, confrontent leurs expériences. C’est quelque chose qui ressort énormément des retours que nous recevons après nos formations.
Je trouve que cela reflète assez bien la communauté horlogère elle-même. Lors des événements, on voit des personnes venant d’horizons complètement différents qui adorent simplement se retrouver et parler de montres. Pour quelqu’un qui arrive dans cet univers, une formation en présentiel peut donc constituer sa première véritable expérience de cette communauté.
Johanna Levy: Cette dimension est également très proche de la philosophie éducative du GIA. Nous privilégions une formation pratique, fondée sur l’acquisition de compétences et dispensée par des experts formés et expérimentés. La technologie et l’innovation sont évidemment essentielles. Mais la connaissance ne se réduit pas à une accumulation d’informations. Elle se construit aussi à travers l’expérience et l’échange.
Pour l’instant, le mouvement va de la FHH vers le GIA. Pourrait-on imaginer l’inverse: des formations en gemmologie du GIA proposées demain aux publics horlogers de la FHH?
Aurélie Streit: C’est une perspective qui ferait évidemment sens. Nous observons un rapprochement croissant entre les deux secteurs, notamment avec la montre joaillière. Certaines maisons que nous accompagnons dans leurs formations nous demandent déjà ce que nous pourrions leur proposer en matière de gemmologie.
À la FHH Academy, nous avons toujours voulu éviter de nous disperser. On nous a par exemple déjà proposé de développer des formations aux techniques de vente mais nous préférons rester concentrés sur ce que nous connaissons et faisons bien. En revanche, si nous avons un partenaire qui est lui-même expert de son domaine, alors des ponts deviennent possibles. À condition de conserver la qualité que nous exigeons. Et clairement, le GIA serait un partenaire naturel pour cela.
En ouvrant vos formations au réseau du GIA, qui souhaitez-vous finalement toucher?
Aurélie Streit: Potentiellement des profils extrêmement différents. Prenons quelqu’un qui aimerait entrer dans l’industrie horlogère. Il peut vouloir donner cette orientation à sa carrière mais ne pas savoir comment acquérir une première base de connaissances. Nous voulons pouvoir lui offrir cette porte d’entrée.
Mais cela peut aussi être quelqu’un qui commence simplement à s’intéresser aux montres et veut aller plus loin. Ou même une personne qui souhaite offrir une expérience à un proche passionné d’horlogerie.
Nous avons déjà commencé à nous ouvrir aux particuliers, en ligne et avec certaines sessions physiques. Mais le GIA va nous permettre d’aller beaucoup plus loin, notamment dans des régions et des fuseaux horaires que nous couvrons encore peu. C’est particulièrement important aux États-Unis, mais l’ambition est évidemment internationale.
En termes de bonnes pratiques aussi, les ponts peuvent être intéressants entre vos institutions...
Aurélie Streit: Absolument! Nous avons douze ans d’expérience face à une institution qui est presque centenaire. C’est quelque chose dont nous avons parlé dès nos premières discussions. Nous sommes extrêmement intéressés par ce que nous pouvons apprendre du GIA: comment faire évoluer nos formats, comment toucher de nouveaux publics, comment nous adapter aux différentes cultures d’apprentissage. Nous sommes convaincus la qualité de notre contenu horloger. Mais nous pouvons toujours progresser dans la manière dont nous le transmettons.
Johanna Levy: J’ajouterais un point: l’importance de la «confiance», dans le rôle de nos deux institutions. Pour notre part, notre mission de est contribuer à la confiance dans les gemmes et la joaillerie grâce à la recherche, à l’éducation et à la science. En 1931, la question était déjà de donner aux professionnels les connaissances leur permettant d’établir cette confiance avec leurs clients. Les outils ont énormément changé depuis lors, mais le principe demeure.
Aurélie Streit: Nous vivons à une époque où n’importe qui peut trouver une quantité presque infinie d’informations sur toute montre en quelques secondes. Mais cette abondance crée un autre problème: comment savoir quelle information est fiable? Comment la replacer dans son contexte? C’est là que des institutions de référence ont un rôle essentiel à jouer.


