Delft, l’histoire n’a jamais cessé d’être explosive. Au sens propre, d’abord. La ville hollandaise fut plusieurs fois soufflée par les déflagrations de ses poudrières. Au 17ème siècle, la jeune République des Provinces-Unies y avait en effet installé son arsenal et ses réserves de poudre noire, dans une cité devenue stratégique après l’émancipation des villes néerlandaises face au pouvoir monarchique espagnol. Le 12 octobre 1654, à 10h30, la ville est ravagée par l’explosion d’environ 30 tonnes de poudre à canon.
Mais une histoire explosive aussi par son développement économique, technologique et culturel fulgurant lors du Siècle d’or néerlandais, période durant laquelle les Provinces Unies dominaient le commerce, les sciences et les arts en Europe. Delft, connue pour sa faïence bleue (le «bleu de Delft»), était alors l’une des villes les plus importantes du pays – sa taille et son prestige rivalisaient avec Amsterdam.
Le peintre Johannes Vermeer (1632-1675), natif du lieu, immortalisa son profil dans sa célèbre Vue de Delft (où l’on voit au premier plan le site de l’arsenal de la ville, siège actuel de l’atelier de Holthinrichs, ndlr). Hugo Grotius (1583-1645), l’un des premiers penseurs des droits humains, y naquit aussi. Quand à lui, Christiaan Huygens (1629-1695) vécut à quelques kilomètres seulement et y développa la première horloge à pendule intégrée.
A sa manière, Holthinrichs, qui occupe l’étage de l’ancien arsenal de la ville bâti en 1602 (un complexe entre deux canaux entièrement restaurés, mais ayant gardé tout son charme, où l’on trouve également un hôtel, un restaurant ou encore une salle de spectacles), poursuit cette histoire explosive. L’une de ses spécialités est en effet la conception de composants réalisés par impression tridimensionnelle en titane: or, les poudres métalliques fusionnées par laser dans les machines d’impression 3D entraînent de forts risques d’explosions.
Seul un centre de production hautement spécialisé travaillant en salle blanche sans oxygène, en Suède, est capable de maîtriser ce processus. C’est lui qui fournit les composants de base à l’atelier de Holthinrichs, où ils seront brossés, polis ou encore sablés – traités pour la Haute Horlogerie contemporaine.
Anciennes forteresses et Le Corbusier
Avec Michiel Holthinrichs, 36 ans, nous traversons les vastes salles de son nouvel atelier installé dans cet ancien bâtiment militaire datant de 1602, l’«Armoury» de Haute Horlogerie Holthinrichs. Les canons, eux, ont été «empruntés» par Napoléon lors de son passage dans la ville. Mais l’imposante balance servant à peser les boulets, elle, est bien toujours là. L’endroit résume parfaitement l’esprit de la marque que le Néerlandais a lancée en en 2016 avec la présentation de son premier modèle, l’Ornament 1: un mélange – toujours explosif – de patrimoine, d’ingénierie radicale et de réflexion architecturale.
Contrairement aux frères Grönefeld, autres dignitaires de l’horlogerie batave contemporaine, Michiel Holthinrichs lui-même ne vient pas de l’horlogerie, mais du monde de l’architecture. «À huit ans, je savais déjà que je voulais devenir architecte», raconte-t-il. Son enfance est marquée par les voyages familiaux en France dans une vieille Peugeot 504 (il reste un grand fan de la 504 Coupé dessinée par Aldo Brovarone). Ses parents y ont des amis dans le centre du pays, qui ont acheté un château en ruine et l’ont patiemment restauré durant plusieurs décennies. Un terrain de jeu enchanté pour le petit Michiel, sur 6 acres de terrain, entre fondations médiévales et tunnels effondrés. «Je me sens plus chez moi là-bas qu’ici, confie-t-il. J’espère un jour pouvoir racheter ce château.»
Là naît son goût pour l’architecture, plus spécifiquement pour les constructions militaires et les forteresses, auxquelles il consacrera son travail de diplôme. Les formes complexes de ces bâtiments constituent toujours l’une des inspirations du design des montres Holthinrichs, comme en attestent les crayonnés et esquisses que l’on découvre au fil de la visite du vaste atelier-arsenal de la marque au cœur de Delft, qui s’étend en enfilade rectangulaire sur plus de 700 m2.
Lors de ses études d’architecture, qui le mènent à Delft (il est originaire du nord des Pays-Bas), le créateur se plonge dans des ères plus récentes de l’histoire de l’art: l’Art Nouveau bien sûr – autre grande inspiration des formes volutées des montres Holthinrichs – mais aussi le brutalisme, jusqu’au Corbusier, avec lequel il entretient une relation d’amour-haine. «J’aime son architecture aux matériaux bruts apparents. Moins sa philosophie, trop rigide à mon goût.»
Une certaine idée de la beauté
Sa mère est artiste. Son père restaure des automobiles anciennes. L’argent n’est jamais vraiment le sujet central à la maison; la beauté, en revanche, oui. Art nouveau, détails, patines, matériaux nobles: cet environnement façonne profondément son regard.
Après ses études, il rejoint plusieurs agences d’architecture. Il travaille six ans dans un secteur qu’il voit progressivement se standardiser. «Aux Pays-Bas, le développement immobilier est devenu une affaire de constructeurs. On demande aux architectes un simple croquis et ensuite tout est optimisé pour les coûts. Mes parents m’avaient appris à rechercher la beauté.»
À côté, il développe une fascination pour l’artisanat traditionnel. Un colocataire passionné de souliers haut de gamme lui fait découvrir les chaussures cousues main. Il tente lui-même d’apprendre les techniques de couture et de modification textile. Puis vient la montre de poche. «Je voulais m’habiller avec une vraie personnalité, un peu à l’anglaise. J’allais aux présentations d’architecture avec une montre de poche Omega des années 1920. Je me dis aujourd’hui que l’on devait me prendre pour un clown dans ce milieu (sourire).»
C’est en ouvrant le mouvement de ce modèle de poche qu’il reçoit un véritable choc esthétique. «Tout ce qui me fascinait déjà était là, en minitature: l’architecture, le design, la mécanique, l’artisanat.» Il commence à collectionner des chronographes vintage, développe un goût particulier pour les calibres Landeron. Comme des milliers d’autres passionnés, il démonte, expérimente, observe. Plutôt que des immeubles, pourquoi ne pas concevoir ses propres montres?
La solution précoce de l’impression 3D
En 2012, Michiel Holthinrichs esquisse ses premiers croquis. L’année suivante naît son premier véritable design. Mais la fabrication pose problème. Aux Pays-Bas, il n’existe pas un écosystème industriel dédié à l’horlogerie comme on en trouve en Suisse. C’est alors qu’il repense à une technologie qu’il avait découverte pendant ses études d’architecture: l’impression 3D métal.
À l’époque, de telles machines sont rares, coûteuses et essentiellement destinées à des milieux hautement spécialisés, comme l’aéronautique, au médical ou au dentaire. «On a l’image d’une technologie accessible et démocratique, mais c’est faux si l’on veut travailler de manière sérieuse. Une seule machine représente près d’un million d’euros d’investissement, avec tout le personnel spécialisé nécessaire. Et les processus sont très lents. Beaucoup d’entreprises n’ont d’ailleurs jamais rentabilisé leurs installations.»
Un prestataire à Bristol accepte pourtant d’essayer. Grâce à lui, Michiel Holthinrichs trouve ensuite un partenaire belge spécialisé dans des projets artistiques expérimentaux – notamment des chaises en aluminium graduel, aujourd’hui exposées au MoMA. «Quand j’ai demandé s’il était possible d’imprimer des composants de montre, le patron m’a répondu: Cela n’a jamais été fait… avant d’ajouter: …donc c’est intéressant!»
L’idée fondatrice de Holthinrichs est là: utiliser l’impression 3D non comme outil industriel bon marché, mais comme moyen de créer des formes impossibles à obtenir autrement. Les boîtiers organiques, presque sculpturaux, deviennent rapidement sa signature. A l’époque, son premier client le contacte via Facebook alors qu’il travaille encore sur son projet de diplôme consacré… aux fortifications militaires. Mais il y a urgence: le client doit se marier. Et il veut sa montre. Holthinrichs la livre deux jours avant la cérémonie.
«J’ai vendu presque toute ma collection de montres vintage pour financer les prototypes. Comme étudiant, j’ai réussir à réunir 80’000 euros, ce qui était énorme.» Sept montres composent la première série de l’Ornament 1, une montre en acier inoxydable imprimée en 3D animée par un Perseux 7001, avec sa disposition caractéristique de la petite seconde. En 2016, il organise un lancement dans sa faculté d’architecture de Delft, tout en continuant à exercer son métier d’architecte en parallèle pour financer sa marque naissante. «Pendant longtemps, vivre de la marque était impossible.»
Un matelas dans l’atelier
Les débuts tiennent en effet davantage de la survie artisanale que de la success story. Michiel Holthinrichs loue un ancien atelier à Delft. Il y installe littéralement un matelas pour dormir sur place. «J’avais sous-évalué tous mes prix, reconnaît-il aujourd’hui. Et beaucoup de gens critiquaient l’impression 3D.»
Mais l’industrie commence à regarder différemment cette technologie. Sans qu’il ne se rende forcément compte de l’impact de son travail pionnier. D’ailleurs, lors de la dernière édition de la Dubai Watch Week, il rencontre un développeur produit d’une grande marque qui lui dit qu’Holthinrichs était pour eux un cas d’étude de l’impression 3D haut de gamme dans la montre.
«D’une certaine manière, nous avons peut-être influencé de grands noms!» Bien souvent, par l’audace et la prise de risque qu’elles assument, les start-up servent de laboratoire aux technologies qui seront plus tard reprises par les «majors» de l’industrie – les exemples sont très nombreux.
L’entreprise grandit lentement mais sûrement. Après l’Ornament 1 vient la RAW Ornament, conçue selon le concept d’«Horlogerie Brut», où les textures, les finitions et les couleurs découlent directement des processus de fabrication et des propriétés intrinsèques des matériaux. À cette époque, la marque est déjà en mesure de fabriquer en interne des cadrans et même des composants de mouvement.
Un premier atelier ouvre en novembre 2017. Puis un second espace, cinquante mètres plus loin, en 2020. En novembre 2021, Holthinrichs lance la RAW Ornament Bronze, avec un boîtier monocoque entièrement en bronze et un cadran en oxyde de cuivre réalisé grâce à un procédé maison, des aiguilles en cuivre et même un mouvement plaqué cuivre avec des finitions de haute horlogerie.
Un tournant majeur survient en novembre 2024 avec la présentation du premier prototype fonctionnel de l’Ornament Nouveau (vendu aux enchères), équipé d’un mouvement conçu et créé aux Pays-Bas et répondant entièrement aux codes de la Haute Horlogerie. Les effectifs augmentent. L’espace devient insuffisant. Entre-temps, une autre obsession continue de nourrir l’imaginaire de Michiel Holthinrichs: les forteresses. «J’ai toujours rêvé de reconstruire un vieux château. Quand la nature reprend possession des pierres, cela crée une beauté incroyable. Comme la patine d’une montre ancienne.»
Un jour, en se garant près d’un canal à Delft, il aperçoit une pancarte immobilière devant un ancien bâtiment du Musée national de l’Armée. Il connaissait déjà l’endroit: étudiant, il avait participé à un projet proposant d’y installer un musée du design. Une semaine plus tard, il visite les lieux. «Quand nous sommes entrés, nous avons vu cette lumière partout, idéale pour des horlogers. Mais c’était totalement absurde pour nous à ce moment-là d’imaginer emménager dans un lieu aussi imposant.»
La chance joue pour lui: le propriétaire est un amateur de voitures anciennes, comme lui, et est séduit par le projet créatif de Holthinrichs. Et le candidat initial se retire finalement des négociations. La marque récupère cet espace de 755 m2 (soit 7 fois la taille de son atelier précédent!), en juillet 2025. Reste à l’aménager: les passions de Michiel Holthinrichs pour l’architecture ancienne et l’horlogerie se rejoignent!
Construire un écosystème horloger néerlandais
Le lieu dépasse largement la simple fonction d’atelier. Holthinrichs imagine une structure hybride: showroom, manufacture, espace de résidence artistique, laboratoire de design. Une vision héritée d’un autre rêve né en 2017 dans les montagnes du Harz allemand, lorsqu’il découvre une usine abandonnée au milieu d’une forêt. Il imagine alors: «Le rez-de-chaussée serait un espace d’exposition, puis on trouverait des artistes en résidence, ensuite les ateliers de fabrication et enfin un B&B. »
Chez Holthinrichs, l’horlogerie est pensée comme un «environnement culturel total». Et cette logique s’étend désormais à l’industrie elle-même. Car les Pays-Bas ne possèdent pas de véritable écosystème horloger intégré. Holthinrichs milite activement en faveur du développement de la fabrication horlogère haut de gamme sur place.
«Mon rêve est de créer un écosystème local», explique Michiel Holthinrichs. Les composants bruts des montres sont déjà usinés près de Rotterdam par un partenaire spécialisé dans le fraisage complexe. «Aujourd’hui, presque chaque jeune horloger veut devenir indépendant. Si nous pouvons créer une plateforme qui les aide localement, une sorte d’incubateur, cela profiterait à tout le monde.»
Cette année, la marque a présenté deux nouveaux modèles dans sa ligne expérimentale Signature Lab, rendant hommage à son premier garde-temps, l’Ornament 1, produites en édition limitée unique à 100 exemplaires chacune et portant son concept de superposition optique et de patine à un tout autre niveau. Le modèle Signature Lab 1.S représente «sans doute le relief de cadran le plus expressif que nous ayons jamais créé». Des lignes profondément sculptées rayonnent vers l’extérieur à partir du sous-cadran, dans un style presque Art déco. La patine d’oxyde bleu azur y contraste avec des nuances brun-vert.
Le cadran du modèle Signature Lab 1.GMT comporte un relief complexe à plusieurs couches, avec la projection subtile d’un globe émergeant de la surface du cadran en tant que couche intermédiaire. La Terre est vue depuis le pôle Nord dans une projection azimutale, faisant naturellement référence à la division radiale des fuseaux horaires partant de l’axe de rotation de la Terre, ainsi qu’ à la position des aiguilles de la montre sur ce cadran.
«Au cours de notre processus de fabrication, le globe est brossé à la main à l’aide d’une micro-brosse afin d’éliminer sélectivement l’excès de patine, ce qui donne une teinte brun foncé qui contraste avec l’arrière-plan. La couche la plus prononcée, celle des indicateurs GMT, se distingue par son design de style Breguet, sa couleur laiton et sa finition brossée, créant un contraste saisissant avec les couches sous-jacentes.»
La série Lab se caractérise par un boîtier en titane doté de cornes aussi fines que possible, défiant la logique de conception conventionnelle, ce qui est rendu possible par l’impression 3D métallique. Le boîtier est fabriqué à l’aide d’un procédé de frittage laser sélectif, suivi d’un fraisage précis et d’une finition manuelle. Chaque tirage est limité à 45 boîtiers par plateau d’impression, le processus pouvant prendre jusqu’à 48 heures.
Ces deux modèles, équipés d’un calibre Sellita SW300, dotés d’un rotor retravaillé, patiné, sculpté à la main et traité thermiquement, ainsi que d’un poids en tungstène gratté et traité thermiquement pour obtenir de nuances subtiles de bleu et de violet, sont proposés à respectivement à 5’900 et 6’’500 euros.
La croissance de la marque est tangible. L’équipe compte désormais 16 personne. Les États-Unis représentent environ la moitié des ventes. Deux détaillants américains – Collective Horology et Exquisite Timepieces – y accompagnent désormais son développement, même si la vente directe reste majoritaire à travers le monde.
En 2025, Holthinrichs a produit 276 montres. L’objectif pour 2026? Dépasser les 600 pièces. L’équipe a doublé de taille. Pour accompagner cette montée en puissance, la société se réorganise autour de deux univers distincts.
D’un côté, la haute horlogerie expérimentale, avec des pièces comme l’Ornament Nouveau démarrant à 60’000 euros. «La première collection Ornament Nouveau à proprement sera dévoilée en novembre de cette année, en deux versions de 10 pièces chacune, précise Michiel Holthinrichs. Nous produirons au total 120 pièces Ornament Nouveau au cours des cinq prochaines années.»
De l’autre, des lignes plus accessibles – entre environ 3’750 et 10’000 euros – destinées à terme à être réunies sous une marque distincte, avec son propre langage marketing.
Mais Michiel Holthinrichs le confesse: une partie du fonctionnement de l’horlogerie contemporaine et ses mécanismes commerciaux lui fait peur. Lui préfère parler de créativité, de cohérence et de temps long. Et surtout il veut continuer à rêver – comme un enfant explorant les tunnels effondrés d’un château en France.


