Glashütte, le centre horloger allemand, comme partout ailleurs dans le pays, les années 1920 sont difficiles financièrement. Une ambitieuse coopérative appelée DPUG (Deutsche Präzisionsuhrenfabrik Glashütte) avait été établie pour rationnaliser la production de montres de poche, mais celle-ci fait faillite au milieu de la décennie.
Mais tout n’est pas perdu et un nouveau départ est possible à partir de la procédure de faillite. Un jeune avocat et entrepreneur, le Dr Ernst Kurtz, âgé de 26 ans, est mandaté par la principale banque créancière pour mettre sur pied de nouvelles infrastructures plus pérennes. Il est à la tête de deux nouvelles structures en 1927: Uhren-Rohwerke-Fabrik Glashütte AG (UROFA) et Uhrenfabrik Glashütte AG (UFAG).
«C’était un visionnaire. Il a décidé d’arrêter complètement la fabrication de montres de poche pour se concentrer uniquement sur les montres-bracelets et industrialiser leur production. La première entreprise fabriquait des calibres, la seconde se consacrait à la production de boîtiers et à l’assemblage», explique Alexander Philipp, directeur de la production et des ventes de Tutima.
Les structures fournissent de nombreuses marques mais le Dr Kurtz avait l’intention de concurrencer une industrie horlogère suisse ultra-dominante. Il fonde pour cela sa propre marque, Tutima Glashütte, à qui il réserve les calibres de la meilleure qualité.
«Ce nom est dérivé du latin tutus, qui signifie “protégé, sûr, sécurisé”, précise Alexander Philipp. Cela illustre bien la philosophie du Dr Kurtz depuis le début. Il a été le premier à se concentrer sur la production d’une montre-bracelet allemande - ce qui était une révolution à l’époque - et à la produire à grande échelle pour concurrencer la Suisse.»
Réussite industrielle, puis exil
Dans les années 1930, le Dr Kurtz met en place un appareil productif moderne, acquiert un important parc de machines afin de se rendre autonome des livraisons de composants suisses et encourage la formation locale. De nombreux calibres UROFA sont développés et vendus à des tiers ou utilisés par l’UFAG.
Durant la Seconde Guerre mondiale, les compétences de l’horloger sont réquisitionnées pour l’effort de guerre, notamment pour la conception et production d’un chronographe de pilote précis et robuste. Un chronographe de pilote révolutionnaire équipé du calibre UROFA 59, qui deviendra le modèle Grand Flieger de Tutima, est introduit en 1941. «Il s’agissait du premier chronographe allemand proposant une fonction de mesure additionnelle et un “Tempostopp”, ce que nous appelons aujourd’hui le flyback. Elle devient la montre de l’armée. Plus de 30’000 exemplaires ont été fabriqués à l’époque.»
Alors que les Soviétiques s’approchent de Glashütte à la fin de la guerre, le Dr Kurtz décide de partir à l’ouest du pays. Son usine sera complètement détruite quelques jours plus tard et l’appareil productif restant de Glashütte sera démonté et transporté à Moscou. Mais dans leur fuite, l’entrepreneur et quelques employés ont réussi à emporter quelques machines et outils. En 1950, ils s’installent à Ganderkesee, près de Brême, où l’administration de Tutima est toujours basée aujourd’hui.
Dans ce village, le Dr Kurtz voulait reconstruire une «petite Glashütte», mais «bien qu’ils aient réussi à produire de grandes quantités de calibres au cours de la décennie suivante, les affaires ont commencé à s’effondrer». L’un de ses employés et ami proche, Dieter Delecate, reprend l’entreprise en 1960.
Retour aux montres de pilote, puis à Glashütte
Depuis cette date, l’entreprise est entre les mains de la famille Delecate. Après le départ de Dieter, son fils, Joerg Delecate, a pris la direction générale de l’entreprise et sa fille, Ute Delecate, est devenue directrice du marketing et des relations publiques.
«Au cours des presque 100 ans d’histoire de Tutima, il n’y a eu que deux propriétaires. Aujourd’hui, nous sommes une entreprise entièrement familiale, sans investissements extérieurs. Cela nous donne une très grande indépendance pour tous les choix stratégiques que nous faisons», relève Alexander Philipp. Après l’exil à Ganderkesee, Tutima s’est attachée à cultiver son ADN. Elle crée des montres d’inspiration militaire, fiables, efficaces et facilement reconnaissables à leur lunette cannelée.
L’étape suivante du développement s’est faite, encore une fois, avec l’aide de l’armée, comme le précise le responsable: «En 1984, la Bundswehr a lancé un appel d’offres pour une nouvelle montre de pilote. Tutima a été retenue avec son Military Chronograph ref. 798, équipé d’un calibre Lemania 5100 automatique robuste installé dans un boîtier aux bords très arrondis avec poussoirs intégrés pour une sécurité et une facilité d’utilisation optimales. Elle est alors désignée montre de pilote officielle de l’OTAN. Tutima est à nouveau au sommet de la pyramide des chronographes de pilote. Elle est encore aujourd’hui la montre de pilote officielle de l’armée allemande.»
Quand l’Allemagne est réunifiée, Dieter Delecate souhaite revenir aux sources de l’entreprise, à Glashütte. Mais ce n’est qu’en 2008 que l’entrepreneur trouve le site adéquat pour retourner dans le berceau de la marque et y relancer la production.
Pour symboliser ce retour aux sources, Dieter Delecate veut développer «un chef-d’œuvre de l’horlogerie allemande» pour mettre en valeur le savoir-faire de Tutima. Il commence à travailler sur une grande complication en interne avec le maître-horloger Rolf Lang. Trois ans plus tard, en 2011, la Tutima Hommage Répétition Minutes, la toute première montre-bracelet à répétition minutes entièrement fabriquée en Allemagne, est présentée. L’ensemble de ses 550 composants sont réalisés en interne, à l’exception du spiral.
Tutima aujourd’hui
Depuis son retour à Glashütte, Tutima a eu pour objectif principal de se réaffirmer comme la «référence des chronographes et montres de sport allemands», comme le dit Alexander Philipp. Les chiffres exacts de production ne sont pas dévoilés, mais ils se situent aux alentours de 10’000 pièces par an: «80% de nos montres sont équipées de mouvements ETA ou Sellita à valeur ajoutée selon le règlement de Glashütte et 20% de calibres maison.»
Et de préciser: «Nous voulons conserver notre rapport qualité-prix reconnu dans notre segment de base de 2’000 à 6’000 euros. Nos montres à calibre maison vont de 8’000 à près de 200’000 euros. Nous avons cinq collections principales: Flieger, Patria, M2, Saxon One et Grand Flieger. Nous sommes très orientés vers le sport, même si nous avons aussi une ligne classique.»
En ce qui concerne la distribution, Tutima conserve une approche très traditionnelle et passe par des partenariats avec des détaillants officiels en Europe, en Asie, aux États-Unis, ainsi qu’au Moyen-Orient. «Notre distribution est très bien équilibrée géographiquement et une différence notable est que nous ne pratiquons pas la vente directe. Même à Glashütte, à notre manufacture, nous ne vendons pas aux visiteurs mais les dirigeons vers notre partenaire local.»
La marque se veut plus visible: elle était présente à Genève, à l’hôtel Beau-Rivage, lors de Watches and Wonders, et participe pour la première fois aux Geneva Watch Days, ainsi qu’à Vicenzaoro.
Les lancements de 2024 donnent un aperçu clair de l’avenir de Tutima. Le chronographe Flieger Legacy T5 en titane grade 5 affiche modernité, robustesse et élégance dans son boîtier de 41 mm. La toute nouvelle collection féminine, Tutima Lady Sky, offre des couleurs fraîches et une taille réduite de 34 mm.
«Nous restons centrés sur la montre Flieger, car notre relation avec l’aviation est très forte et historiquement pertinente. Nous avons également été élus Manufacture de l’année en 2019, la toute première entreprise horlogère à remporter cet honneur en Allemagne, ce qui montre notre engagement envers une fabrication de qualité», explique encore Alexander Philipp.
La construction d’une nouvelle unité de production à côté de la manufacture à Glashütte est prévue. Comme le conclut le responsable: «À l’approche de notre centième anniversaire, en 2027, Tutima prépare de grandes surprises.»


