est en 2012 que Lin Bingqiang dépose le nom pour sa marque horlogère Behrens, aujourd’hui établie dans l’écosystème industriel abondant de Shenzhen. L’un des co-fondateurs est Eric So, que nous avons rencontré au salon HKTDC à Hong Kong, et qui nous a fait découvrir la marque. Sa relation aux montres est ancienne: il commence à les collectionner alors qu’il est encore au lycée, poursuit cette passion durant sa formation en ingénierie puis en lançant le magazine horloger en ligne Spiral en 2003 ou encore en représentant MB&F à Hong Kong et Macao.
«Behrens» se réfère en réalité à Peter Behrens (1868-1940), un pionnier allemand du design industriel. Un hommage, car Eric So et les cofondateurs de la marque se reconnaissent dans sa philosophie créative. L’une de leurs premières initiatives est d’acquérir des stocks de mouvements ETA et Miyota pour les modifier de manière originale à travers de modules additionnels. Car le cheval de bataille de Behrens portera avant tout sur l’affichage.
Bien des passionnés d’horlogerie dans le monde ont découvert son existence lorsque la marque a été nominée deux fois au Grand Prix d’Horlogerie de Genève en 2020 avec ses modèles Apolar et Rotary. Elle a depuis lors également signé des collaborations avec Konstantin Chaykin et Label Noir pour des éditions limitées tout de suite épuisées.
La gamme de prix de Behrens est large, avec des collections démarrant à moins de 2’000 dollars pour aller au-delà des 10’000 dollars pour son modèle Perigee avec mouvement propriétaire. La plupart de ses modèles présentent des références cosmiques, géographiques ou spatiales et les affichages non conventionnels qui s’y associent. Et si elle porte un nom allemand, la marque n’en est pas moins fièrement chinoise, un modèle Starship II X China Rocket ayant été projeté dans l’orbite terrestre par une fusée commerciale nationale en décembre 2022!
Eric So retrace les étape essentielles de la jeune marque: «Après le lancement en 2018 de deux premiers modèles à triple calendrier, avec réserve de marche et affichage du globe de 24 heures en forme de dôme, nous avons exploré l’opportunité de réaliser des modules mécaniques sous formes d’heures vagabondes et affichages satellitaires. Au fil du temps, nous avons développé des affichages toujours plus élaborés, des designs très originaux et nous sommes partis à la conquête des marchés mondiaux. Notre double sélection en 2020 au GPHG a certainement marqué un tournant pour notre visibilité internationale.»
Un peu comme Toyota et Lexus, la marque scinde stratégiquement son offre en deux gammes: l’une en-dessous de 3’000 dollars équipée de mouvements japonais Miyota et l’autre au-delà avec des affichages modulaires plus complexes, «à la créativité illimitée», sur base ETA ou Sellita en développant désormais ses propres calibres. Avec pour dénominateur commun la promesse d’un produit unique en termes de design.
«C’est peut-être lié à mon expérience dans les médias horlogers, souligne Eric So. Au fil des années, nous avons vu beaucoup de nouveaux modèles qui s’inscrivaient seulement dans la tendance dominante. Cela nous a amenés à vouloir concevoir quelque chose de vraiment original et différent.» Behrens emploie aujourd’hui environ 35 personnes à son siège pour une production de quelque 3’000 montres par an.
Outre en Chine, la marque compte aujourd’hui des détaillants au Japon, à Singapour, en Thaïlande, en Malaisie, en Inde, ainsi qu’au Moyen-Orient, aux États-Unis et au Mexique. Elle vise aussi à constituer un réseau de représentants en Europe. Behrens se positionne sur un segment de prix plus élevé qu’une autre marque chinoise en plein développement international, CIGA Design (lire notre article ici).
Un parcours parsemé d’écueils, surtout au démarrage, relate Eric So: «En tant que marque Made in China, cela a été assez difficile au début, car les gens présumaient que nous proposions de l’entrée de gamme, du bon marché. Mais ces dernières années, nous avons fait un bon travail de promotion, les journalistes et détaillants voient nos produits, nous sommes de plus en plus convaincus et confiants que la situation va continuer à s’améliorer, pour nous comme pour l’horlogerie chinoise dans son ensemble.»
L’entrepreneur souhaite faire passer un «message important» à l’écosystème horloger dans le monde: «En tant que marque chinoise, nous ne sommes pas une menace pour l’industrie horlogère! Au contraire, nous essayons d’amener plus de gens sur le marché de l’horlogerie. Et nous apprécions les montres suisses – je les collectionne depuis plus de 40 ans à titre personnel. Mon rêve de longue date était de construire une marque avec une proposition créative originale.»
C’est la rencontre d’Eric So avec Lin Bingqiang qui a permis de concrétiser ce rêve. A l’origine actif dans l’industrie bijoutière, cet entrepreneur a ensuite créé sa société d’OEM (sous-traitance de production) en horlogerie. Après avoir travaillé pour de nombreuses autres marques, il a décidé de mettre son appareil productif au service de l’aventure Behrens.
«C’est un atout immense, relève Eric So. Nous possédons nos propres machines CNC, nos imprimantes 3D, notre service de prototypage, ce qui nous permet de raccourcir considérablement les délais de création. Ce qui prendrait une année à réaliser dans une autre structure, nous le faisons en trois mois.»
Fruit de ce laboratoire interne, le modèle ultra-fin 20G au mouvement incurvé, présenté en 2023 au salon Time to Watches à Genève, ne pèse que 20 grammes. Avec ses créations au design non conventionnel, qui s’inscrivent dans le mouvement de «déconstruction» de l’horlogerie traditionnelle qui a essaimé depuis deux décennies, ainsi que ses tarifs relativement modérés, Behrens attire une clientèle plutôt jeune. Elle s’affirme comme une entreprise chinoise de nouvelle génération, au profil distinct des conglomérats qui ont dominé jusqu’à présent son industrie nationale.


