Le marché horloger chinois


À Dongguan, Eddie Leung bâtit sa cité horlogère

REPORTAGE

septembre 2026


À Dongguan, Eddie Leung bâtit sa cité horlogère

Avec le Sino Swiss Inno Park, le patron de Dailywin engage quelque 80 millions de francs dans un projet hors norme: réunir fabrication, création, service après-vente, boutiques et musée du temps au sein d’une même cité horlogère. Au cœur de la Chine industrielle, une visite qui raconte aussi l’imbrication des savoir-faire suisses et chinois, et le pari d’un entrepreneur sur leur avenir commun. Notre reportage dans la Greater Bay Area, plus grande concentration urbaine de la planète et point névralgique de la production horlogère mondiale.

D

ans le monde horloger, on parle moins de la Chine. Après vingt ans d’obsession, une forme d’indifférence s’est installée: l’attention s’est reportée sur les Etats-Unis, voire sur l’Inde. Mais la Chine joue le temps long. Un hoquet sur la route, même sérieux, ne suffit pas à interrompre sa marche. Parmi les projets horlogers les plus étonnants qu’il nous ait été donné de découvrir, le nouveau Sino Swiss Inno Park de Dongguan en offre une illustration spectaculaire. L’ensemble devrait être achevé en décembre 2026, avant une inauguration officielle prévue en mai 2027.

A sa tête, Eddie Leung, un vétéran de l’industrie. A près de 80 ans, dont 47 passés dans l’horlogerie, ce puissant entrepreneur qui a grandi à Hong Kong et siégé au parlement chinois à Pékin n’a manifestement aucune intention de ralentir. Son groupe Dailywin, spécialiste du private label fondé à la fin des années 1970, annonce plus de 720 collaborateurs et une production annuelle d’environ 2,5 millions de montres, dont plus de 700’000 pièces Swiss made réalisées avec ses partenaires en Suisse. S’y ajoutent plus de 800’000 pièces de joaillerie.

Cet industriel de l’ombre, habitué à travailler pour les autres (à l’exception de sa propre marque, baptisée SAGA), se lance aujourd’hui dans un projet dont la réussite dépendra aussi de sa visibilité. Sur 130’000 mètres carrés, le Sino Swiss Inno Park entend réunir une bonne partie de ce qui fait vivre l’horlogerie: concevoir, fabriquer, assembler, réparer, présenter et vendre. Avec, pour relier ces activités et attirer le public, un musée consacré à la mesure du temps.

«C’est le plus grand projet de ma vie d’entrepreneur», confie Eddie Leung. Sa fille Wendy, vice-présidente du groupe Dailywin, est déjà engagée dans l’aventure familiale. Le pari se conçoit aussi à cette échelle, celle d’un outil à transmettre à la prochaine génération.

Une cité horlogère verticale

Dongguan compte environ onze millions d’habitants. Au cœur de la Greater Bay Area, qui affiche la plus grande densité urbaine de la planète, entre les pôles de Hong Kong, Shenzhen et Guangzhou, la ville appartient aussi à l’une des plus fortes concentrations de compétences industrielles au monde. Là où Shenzhen incarne aujourd’hui l’industrie high-tech, Dongguan conserve une vocation profondément manufacturière. Pour qui cherche des composants, des machines, des traitements ou des spécialistes de la production, cette proximité est un atout.

Eddie Leung
Eddie Leung

Eddie Leung connaît bien le terrain. Dans les années 1980, il a été l’un des premiers industriels à franchir la frontière de Hong Kong pour bâtir ses installations industrielles à Dongguan, et il vient de rénover l’ensemble de son site de production. Equipements, automatisation, contrôle de la qualité, suivi des opérations: le groupe continue d’investir dans son outil de fabrication, notamment avec des machines suisses. Certaines tâches répétitives, comme l’étiquetage, sont progressivement automatisées. «Les gens ne veulent plus faire ce type de travail», expliquent les responsables de l’usine.

Le Sino Swiss Inno Park vise à se positionner comme un «one stop shop» pour tous les besoins en composants et fabrication des entreprises suisses – une porte d’entrée unique en Chine, plutôt que de devoir constituer soi-même un réseau complexe d’approvisionnement. Ce projet pharaonique met directement sur la table la question des 60% de coûts de fabrication suisses pour obtenir le fameux sésame du Swiss made: pour bien des marques, cette équation passe par des composants sourcés en Chine. Dailywin est d’ailleurs un spécialiste dans la maîtrise de cette équation.

Sur le site encore en construction mais en partie déjà opérationnel, c’est une vision inhabituelle qui s’offre à nous: des ateliers dans des gratte-ciels, une résidence de trente étages pour les employés avec des appartements qui n’ont rien à envier à une décoration type d’Ikea, une business tower, un centre de formation. Un projet de ce type en Suisse se chiffrerait en centaines de millions voire milliards...

Une manufacture de boîtiers qui appartient à Eddie Leung y a déjà rejoint ses nouveaux locaux. D’autres fournisseurs sont invités à y installer des cellules spécialisées, tandis que les fabrications en plus grandes séries sont vouées à demeurer dans un réseau de sites de production de la région. Au Sino Swiss Inno Park, Eddie Leung veut rapprocher physiquement des acteurs qui travaillent déjà ensemble, souvent au prix de nombreux déplacements et d’une coordination complexe.

«La vitesse de mise sur le marché a tellement changé. Ici, tout sera plus efficace, parce que tout sera à proximité», souligne-t-il. Dans un métier encore peu flexible où les délais de développement comptent toujours davantage, où la latence entre demande et fabrication cause bien des dégâts, cette promesse est un argument de vente qui pèse.

Une seule adresse en Chine

Pour une marque qui s’approvisionne en Asie, l’intérêt est facile à comprendre: trouver à une même adresse des compétences qu’il faut aujourd’hui rechercher auprès de multiples interlocuteurs. Le parc ne prétend pas tout produire lui-même. Une grande partie de sa valeur doit précisément venir de sa capacité à réunir et à organiser un réseau.

«Aujourd’hui, une marque doit chercher elle-même tous ses fournisseurs», relève Pascal Winkelmann, partenaire d’Eddie Leung du côté suisse. L’ambition est de lui offrir un point d’entrée, un interlocuteur de confiance et les moyens de coordonner son projet.

Cette coordination constitue déjà le quotidien de Dailywin et de Watchelly. Pascal Winkelmann connaît les deux côtés de la relation: il a d’abord été client d’Eddie Leung avant de travailler avec lui. En Suisse, Watchelly et le bureau technique Tribetech accompagnent le développement, le prototypage et la mise en production. En Chine, les équipes suivent les fournisseurs et les composants, avec un responsable attribué à chaque marque.

Les demandes affluent de nombreux pays, portées notamment par l’essor des micromarques. Mais passer d’une idée à une montre que l’on peut livrer reste un métier. «Les clients arrivent souvent avec des produits qu’ils pensent presque prêts à lancer», constate Diego Böttger, de Watchelly. Il reste pourtant à résoudre les difficultés techniques et industrielles.

Le choix d’un fournisseur n’est qu’un début. Il faut préciser les tolérances, valider les finitions, contrôler les pièces, organiser les approvisionnements et anticiper les problèmes d’assemblage. Une succession de détails dont dépend, finalement, la qualité de la montre. Le service proposé consiste à prendre en charge cette complexité pour permettre aux marques de se concentrer sur leur création et leur développement commercial.

Dailywin a lui-même évolué au fil de ces demandes. Le Swiss made, encore marginal dans son activité il y a une dizaine d’années, représente désormais, selon le groupe, environ 40% de la valeur de ses marchés. La joaillerie a également pris une place importante. Cette montée en gamme fournit le socle industriel du nouveau parc.

L’équation du Swiss made

Dans cette organisation, le Swiss made occupe une position centrale. Les composants et les kits destinés aux montres concernées sont acheminés en Suisse, où le groupe travaille avec des partenaires pour leur assemblage. En amont, toute une réflexion porte sur la répartition des opérations et des coûts entre les deux pays.

Pascal Winkelmann revient volontiers sur ce sujet, rarement détaillé aussi ouvertement. Selon le mouvement retenu, les composants et le niveau de gamme, l’équilibre industriel change. Pour certains projets, notamment à quartz, l’étampage de composants de boîtiers en Suisse joue un rôle important, avant que d’autres opérations soient réalisées en Chine.

«Nous sommes transparents avec tous nos clients sur ce que nous faisons et où nous le faisons», affirme-t-il. Il insiste sur les calculs partagés avec les marques et sur la documentation des coûts: «Nous sommes prêts à montrer les factures de ce que nous payons réellement.»

Cette capacité à organiser une production conforme aux exigences du Swiss made fait partie du service vendu. «Les marques viennent aussi chez nous parce qu’elles n’ont pas ces compétences», poursuit-il.

Le Sino Swiss Inno Park entend donner une adresse commune à ces échanges. Mais faire cohabiter des entreprises horlogères soulève immédiatement une question: qui pourra voir quoi? Dans ce petit monde très concurrentiel, la proximité ne doit pas devenir indiscrétion. D’autant que le «Swiss made» est un sujet très sensible, du fait justement de cet approvisionnement en Chine, omniprésent dans l’industrie mais que l’on n’affiche guère. Certains espaces de production disposent donc d’accès réservés. Le succès de cette concentration reposera autant sur la confiance et la discrétion que sur les équipements.

Interdiction donc de mentionner les marques que l’on peut observer sur place. Tout au plus voit-on des fournisseurs comme Bergeon et Trigalight figurer parmi les acteurs déjà présents.

Extension du libre-échange

L’ambition dépasse largement la sous-traitance. Une marque pourrait aussi installer ici un bureau de représentation, un point de vente ou son service après-vente. «Nous aidons à enregistrer la société, à recruter, nous nous occupons de la comptabilité et de la fiscalité», explique Eddie Leung. Contrats de travail, logistique, démarches administratives: l’équipe veut simplifier les étapes d’une implantation en Chine.

Le service après-vente constitue une piste particulièrement concrète. Certaines montres prises en charge en Chine doivent encore transiter par Hong Kong avant d’être expédiées à l’étranger. Effectuer davantage d’interventions sur place permettrait de raccourcir ces circuits et de simplifier le suivi. «Nous pourrions tout faire ici», estime l’entrepreneur.

Le contexte bilatéral ouvre également des perspectives. Les négociations sur l’extension de l’accord de libre-échange Suisse–Chine ont abouti en août 2026. Le texte doit encore être signé et suivre les procédures d’approbation avant l’entrée en vigueur de ses nouvelles dispositions. A terme, 99,8% des exportations suisses actuelles pourraient bénéficier d’une exemption de droits de douane en Chine.

L’accord étendu porte aussi sur les services, le commerce électronique, la facilitation des échanges et l’accès au marché des investisseurs suisses. Ces évolutions pourraient favoriser les projets d’implantation et de commercialisation auxquels le parc souhaite servir de point d’appui.

Le pari des premiers arrivants

«Beaucoup de marques sont intéressées, mais elles attendent de voir d’autres acteurs s’implanter», constate Eddie Leung. Voilà le défi d’un lieu qui mise sur la présence simultanée de nombreux acteurs: chacun sera plus facilement convaincu de venir une fois les autres installés. A n’en pas douter, les clients existants du groupe Dailywin figureront certainement parmi les premiers occupants du site.

Le projet a traversé le Covid, puis les difficultés du marché immobilier chinois. Entre sa conception et l’arrivée des premiers occupants, l’environnement économique a profondément changé.

L’idée a commencé à prendre forme en 2017, le travail de conception s’est poursuivi en 2019 et le premier coup de pioche a été donné en mai 2021. L’investissement, initialement envisagé autour de 50 millions de francs, atteint désormais quelque 80 millions. Eddie Leung souligne qu’il engage ses propres moyens et ceux de son entreprise, avec le concours des banques. Les autorités facilitent les démarches et soutiennent le développement du parc, mais il ne fait pas état, à ce stade, de subvention directe.

«C’est notre argent, mais je crois à ce projet sur le long terme. Nous ne pouvons pas agir dans l’urgence», dit-il. Il sait qu’il faudra du temps pour remplir les lieux et installer leur réputation. Dailywin a connu une phase comparable en Suisse: «Personne ne nous connaissait.» La crédibilité s’est gagnée progressivement, au fil des relations et des projets menés à bien.

Le musée, clé pour la réussite du projet

Son prochain levier sera pourtant moins industriel que culturel. Au cœur du parc, un musée doit raconter l’histoire de la mesure du temps. Son ouverture est annoncée pour novembre 2026, avant l’inauguration officielle de l’ensemble, visée en mai 2027.

Les contenus sont développés avec le National Time Service Center de l’Académie chinoise des sciences. Le parcours doit remonter au Big Bang et faire une large place aux dispositifs d’intelligence artificielle et de réalité virtuelle. Il s’agit de replacer la montre dans une histoire beaucoup plus vaste: celle des moyens imaginés par l’humanité pour observer, mesurer et organiser le temps, avec notamment un éclairage sur les inventions chinoises.

«Le musée est essentiel», insiste Eddie Leung. L’entrepreneur vise un demi-million de visiteurs par an. Les groupes scolaires occupent une place centrale dans cette ambition. Transmettre le goût de l’horlogerie aux nouvelles générations lui tient à cœur; les visites doivent aussi contribuer à faire vivre le site. Le parc compte sur le soutien touristique de la ville et sur les agences de voyages pour attirer un public plus large, y compris étranger.

Pourquoi viendrait-on acheter une montre dans un ensemble industriel? Le musée doit apporter une partie de la réponse. On pourrait s’y rendre pour une visite, puis découvrir une marque, entrer dans une boutique ou assister à une présentation. Des lancements de produits, des rencontres avec des horlogers indépendants et, peut-être, une foire horlogère pourraient enrichir le programme.

Les espaces de conférences, les salons privés et l’offre d’hébergement doivent également permettre d’accueillir des rencontres professionnelles. Le modèle économique envisagé repose sur les loyers, les billets du musée et les commissions sur les ventes en ligne, notamment par livestream, un mode d’achat très populaire en Chine. L’ensemble compte ainsi ses propres studios d’enregistrement. Eddie Leung mise sur un cercle vertueux: le grand public doit attirer les marques, qui doivent à leur tour renforcer l’intérêt du lieu. Le musée sera donc bien davantage qu’une vitrine culturelle. Il constitue l’un des moteurs attendus du parc.

La vision d’un homme

Ce qui frappe dans cette visite, c’est l’étendue du projet. Eddie Leung veut faire cohabiter le sous-traitant et la marque, l’atelier et la boutique, le professionnel venu résoudre un problème de production et l’écolier qui découvre comment fonctionne une montre.

Les difficultés sont à la mesure de l’ambition. Il faudra convaincre davantage d’entreprises, garantir leur confidentialité, attirer les visiteurs et transformer des possibilités d’événements en rendez-vous réguliers. La proximité des bâtiments ne suffira pas à créer une communauté horlogère.

Mais l’entrepreneur dispose d’un socle: des décennies de relations industrielles, un outil de production qu’il continue de moderniser et une relève familiale désormais engagée à ses côtés. A l’heure où les groupes diversifient leurs approvisionnements, il mise sur la profondeur des compétences accumulées en Chine et sur leur complémentarité avec celles de la Suisse.

Une utopie horlogère? Peut-être. A Dongguan, elle a déjà ses bâtiments. Il lui reste à devenir une ville.