Le marché horloger français


Paris brûle-t-il?

octobre 2026


Paris brûle-t-il?

Les émeutes du 17 octobre à Paris rappellent les douloureux souvenirs des Gilets jaunes (novembre 2018). Certains détaillants de la capitale sont à bout. Les problèmes sociétaux n’étant pas résolus, la crainte de nouveaux sursauts quasi insurrectionnels reste vive. Et questionne la pérennité même de leur activité.

«P

aris brûle-t-il?» Le film est sorti en 1966, il y a 60 ans jour pour jour. Classique du cinéma français, il mettait en scène la Libération. Six décennies plus tard, le scénario n’est plus le même: désolation, dévastation. À la question «Paris brûle-t-il ?», la réponse est: oui.

Une nouvelle fois, la capitale française a été mise à sac. Les mouvements d’origine étudiante se sont amplifiés au fil des semaines jusqu’à ce point d’orgue du samedi 17 octobre, où les cortèges autorisés ont été rejoints par des éléments radicaux et casseurs qui ont infligé des dégâts considérables à la Ville Lumière, ainsi qu’à la plupart des grandes cités françaises.

Surexposition du commerce HBJO

Les commerçants en horlogerie et bijouterie sont par nature les plus exposés. Ils sont même éligibles à une double peine: non seulement ils sont - comme commerces d’objets de luxe - au centre de toutes les convoitises, mais ils sont également historiquement implantés au cœur des villes, ce qui les positionne presque automatiquement sur le passage des manifestants.

La mesure de l’impact se fait parfois au silence des intéressés. Les familles Maier (14 points de vente à Lyon) ou Lassaussois (6 boutiques à Paris) n’ont pas répondu à nos sollicitations. Selon nos informations, certaines boutiques du groupe Frojo (13 boutiques, essentiellement à Marseille, qui n’a pas répondu à nos sollicitations), ont été pillées. Un autre détaillant, qui a souhaité rester anonyme, n’a eu aucun impact sur son point de vente. En revanche, «100 mètres plus loin, c’est la dévastation», soulignant la progression erratique des casseurs.

«Pokémon ou Vuitton, c’est la même chose»

Le parallèle avec les Gilets jaunes de ceux que certains observateurs qualifient déjà de «Gilets jeunes» remonte presque instantanément au fil des échanges. Le détaillant cité ne mâche pas ses mots: «Ça va beaucoup plus loin que les Gilets jaunes. Aujourd’hui, nous sommes dans un contexte de guerre civile. Les casseurs n’ont rien à foutre de ce qu’ils trouvent sur leur chemin. Pour eux, Pokémon ou Vuitton, c’est la même chose.»

Michel Fréret-Roy, 70 ans, pilier de la scène horlogère indépendante à Paris, ne dit pas autre chose : «Ils ont cassé du Rolex parce qu’ils connaissaient et parce que cela représente le capitalisme. Ils ont explosé Mauboussin parce qu’ils voulaient faire leur marché de Noël. Certains sont des spécialistes de la guerre de rue. Pour moi, ces casseurs sont les mêmes que pendant les Gilets jaunes, mais ils sont montés d’un cran. L’état d’esprit n’est pas le même. Aujourd’hui, les casseurs sont viscéralement jaloux. Les Gilets jaunes, à l’époque, c’était la revendication d’une vie décente.»

Impact en province

En province, le constat est sensiblement le même, dimensionné à la taille des villes concernées. Mais à la différence de Paris, certains détaillants y multiplient les enseignes et sont donc autant de fois exposés aux risques.

C’est le cas de la famille Genton, Edouard et Mélissa qui, à eux seuls, possèdent 14 boutiques, principalement dans l’Est de la France. «C’est le marathon de la décadence. L’arbitraire total. La progression des casseurs s’est faite au petit bonheur la chance, selon les parcours des manifestations, l’exposition de votre boutique, ce que vous aviez mis en vitrine. Je n’ai subi aucune perte, mais à Nancy, nous avons eu une vitrine taguée de «ACAB 1312» (All Cops Are Bastards, 1312 pour les initiales correspondantes dans l’alphabet, ndlr).»

Au-delà, Edouard Genton souligne un impact commercial qui dépasse la journée du 17 octobre: «Cela fait 15 jours qu’il n’y a plus personne en ville.» Même son de cloche chez le premier détaillant évoqué: «Nous avions ce week-end des clients au Crillon qui, lorsqu’ils ont vu les manifestations, ont plié bagage et sont immédiatement rentrés chez eux.»

Alors que, dans le même temps, la famille Doux, très présente à Nîmes, Avignon, Saint-Tropez, Courchevel, ou Deauville, n’a eu aucun dommage à signaler. «Nous avons fermé quelques instants samedi par sécurité, mais nous avons rouvert immédiatement et avons réalisé une journée plutôt bonne», souligne Arthur Doux. Selon lui, « nous n’avons jamais eu de problème, car nous sommes dans des villes de taille intermédiaire où le luxe n’est pas assez concentré pour être visible et donc devenir la cible de casseurs.»

Renforcer la sécurité, mais à quel prix?

Au terme de cette journée, la reprise d’activité a un goût de gueule de bois. Chaque détaillant se pose des questions. D’abord en termes de sécurité. Renforcer une boutique à l’aide de vitres blindées nécessite des investissements qui ne sont pas toujours à la portée des détaillants indépendants.

«S’ils arrivent à soulever le rideau métallique, c’est un point de bascule, souligne Edouard Genton. Après, quelle que soit l’épaisseur de vos vitres ou de votre sas, et même si vous avez une porte blindée, s’ils arrivent à 40 ou 50, ça risque de ne pas tenir. Et peu leur importe de savoir qu’ils sont filmés, ils s’en moquent. Ils savent que rien ne va se passer après pour eux. Ils ont un sentiment d’impunité totale.»

Les assurances en suspens

Ensuite, en termes d’assurance. Au lendemain des émeutes, c’est le nerf de la guerre. L’Union de la Bijouterie Horlogerie, UBH, est le syndicat français de la branche. Sandrine Marcot est sa présidente déléguée.

Elle nous explique qu’«à ce jour, nous avons recensé 200 magasins abîmés ou pillés, sur les quelque 4’500 bijouteries de France. Les dégâts concernent le bâti, le stock, et évidemment la perte de revenus. Actuellement, l’enveloppe des dégâts se monte à 40 millions d’euros minimum, mais ce n’est qu’une première estimation à J+2 qui risque d’augmenter considérablement. Or, dernièrement, la loi a changé concernant l’indemnisation due par les assurances. Si nos membres ont souscrit une clause de perte d’exploitation, ils pourront prétendre à une prise en charge. Mais les textes ne sont pas encore totalement validés et nous allons nous battre pour obtenir des clarifications le plus rapidement possible.»

Stop ou encore?

Enfin, la question se pose de poursuivre l’activité… ou pas. Le premier détaillant cité, qui souhaite rester anonyme, n’y va pas par quatre chemins: «Il faut partir, stopper le business et quitter la France.» Sa réflexion s’était déjà engagée au moment des Gilets jaunes. Elle est en passe de se concrétiser par une revente de son activité.

«Quelle que soit l’issue politique (les élections présidentielles françaises sont prévues en avril 2027, ndlr), les perspectives ne sont pas rassurantes. Les procédures administratives sont de plus en plus lourdes et nombreuses, et en termes de violence, je ne vois pas pourquoi cela ne continuerait pas comme ça. Ce week-end, j’ai reçu un message d’un horloger indépendant que je représente, et qui m’a carrément demandé si j’étais encore vivant. Est-ce que j’ai encore envie de rouvrir?»

Lorsqu’on lui demande s’il restera en France au terme de son activité, la réponse est sans équivoque: «Mon épouse a déjà fait ses valises.»