u mois de juillet 2023, Jean Arnault, à la tête de la division horlogère de Louis Vuitton depuis 2022, annonce un changement majeur de la stratégie horlogère de la marque lors de la présentation de la toute nouvelle Tambour, le modèle-phare de la marque revu de fond en comble.
La réorientation est radicale: 80% des références alors existantes sont discontinuées, la priorité va à une fabrication haut de gamme et à l’intégration des métiers et des artisanats à l’intérieur de La Fabrique du Temps à Genève, animée par les maîtres-horlogers Enrico Barbasini et Michel Navas. (Lire l’article «Louis Vuitton dévoile sa nouvelle stratégie horlogère», juillet 2023)
Ce fort repositionnement stratégique s’incarne non seulement dans la nouvelle Tambour, mais se voit encore renforcé par la présentation de nouveaux modèles d’exception, dévoilés à la presse à Megève début mars 2024.
Mais cette stratégie de montée en gamme, de maîtrise interne et de conquête d’une pleine et profonde légitimité horlogère passe aussi par deux toutes récentes initiatives qui ont frappé les esprits. Deux initiatives qui ont pour point commun de s’adresser directement aux jeunes – ou moins jeunes – horlogers indépendants.
La première est la création du «Louis Vuitton Watch Prize for Independent Creatives» et la seconde est la sortie de la LVRR-01, une montre remarquable créée en collaboration entre Louis Vuitton et Akrivia, la marque indépendante de Rexhep Rexhepi.
Louis Vuitton Watch Prize for Independent Creatives
L’annonce du lancement de ce Prix, par ailleurs richement doté car le vainqueur reçoit une bourse de 150’000€ et une année de mentorat à La Fabrique du Temps, a suscité un engouement exceptionnel: environ mille candidatures parvinrent du monde entier. Sélectionnés sur dossier par un premier jury qui comporte pas moins de 45 experts, tous renommés, vingt demi-finalistes furent retenus.
«L’horlogerie d’aujourd’hui appartient à ceux qui osent défier les conventions, moderniser l’héritage par l’innovation et rester fidèles à une vision singulière. Les demi-finalistes représentent un groupe diversifié d’horlogers du monde entier, du berceau traditionnel de l’horlogerie qu’est la Suisse à la Chine, en passant par la Finlande, l’Australie, le Japon, le Canada et la Californie. Ils représentent tout ce que les amateurs de montres apprécient par-dessus tout: une esthétique unique, une précision et un savoir-faire artisanal sans compromis», déclare à cette occasion un Jean Arnault enthousiaste.
«Esthétique unique, savoir-faire artisanal, précision…», n’est-ce pas là un «programme», exactement ce que l’horlogerie Louis Vuitton doit aussi être à ses yeux?
Parmi les vingt demi-finalistes, cinq furent sélectionnés pour la finale qui s’est tenue en grande pompe à Paris le 6 février 2024 dans l’écrin futuriste dessiné par «l’archistar» Frank Gehry pour abriter les expositions de prestige de la richissime Fondation Louis Vuitton.
Au moment de l’ouverture de l’enveloppe désignant le futur vainqueur, l’émotion des finalistes était palpable et le lauréat, Raúl Pagès, ne put retenir ses larmes. Car si tous ces artisans et horlogers d’exception ont déjà été reconnus par les spécialistes, leur chemin individuel n’en est est pas moins long, ardu, rempli aussi de pièges et de difficultés.
«J’aurais été très heureux de recevoir un tel encouragement à mes débuts», nous glissait Rexhep Rexhepi (Akrivia), membre du Jury restreint final aux côtés de quatre autres personnalités du monde de l’horlogerie, Michael Tay (The Hour Glass), Carole Forestier-Kasapi (Directrice Mouvements pour TAG Heuer), Auro Montanari (écrivain et collectionneur renommé) et Jiaxian Su (journaliste, SJX Watches).
Lire le portrait du vainqueur, Raúl Pagès.
La montre LVRR-01 Chronographe à Sonnerie, un partenariat entre Rexhep Rexhepi (Akrivia) et Louis Vuitton
Le second volet de cet effort tout particulier de Louis Vuitton en direction des horlogers indépendants est la sortie d’une montre exceptionnelle créée en partenariat avec Akrivia. Et ce n’est là qu’un début car la marque entend bien multiplier à l’avenir ce type d’initiative. La LVRR-01 (pour Louis Vuitton Rexhep Rexhepi) est en effet la première collaboration dévoilée d’une nouvelle série de montres qui seront réalisées avec des horlogers indépendants «de renom». Une stratégie «win-win», qui permet à la fois de mettre en lumière un indépendant, de démontrer la fibre horlogère de Louis Vuitton et de partager des savoir-faire, et qui fait penser immanquablement à la série des célèbres Opus, initiée par Max Büsser alors qu’il était à la tête de l’horlogerie Harry Winston (série malheureusement abandonnée après la reprise de la maison new-yorkaise par Swatch Group).
A sa façon, Louis Vuitton reprend ce flambeau et force est de constater que la première réalisation issue d’un tel partenariat est une réussite marquante.
Rexhep Rexhepi nous raconte la suite: «J’ai rencontré Jean Arnault et il m’a parlé du concours qu’il voulait organiser en faveur des horlogers indépendants. Puis, il m’a proposé une collaboration directe. Il s’agissait d’imaginer ensemble une montre, sur la base d’une boîte Tambour. Les délais étaient très serrés…»
L’horloger propose alors une montre à double face, un inédit Chronographe à Sonnerie. Côté face, un tourbillon 5 minutes, donc beaucoup plus lent que le tourbillon traditionnel à une minute, une indication heure et minute, des index blocs pliqués jour (blocs qui rappellent certains des modèles de haute horlogerie les plus connus de Louis Vuitton), et, sous un cadran transparent en saphir fumé, un mouvement chronographe inversé activé par un poussoir à 14h, intégralement visible, y compris un marteau et son timbre.
Au dos, l’esthétique de la montre est radicalement différente, d’une technicité minimaliste inspirée des montres-instruments historiques. Deux échelles temporelles, chemin de fer en bleu pour les secondes et en rouge pour les minutes du chronographe, toutes deux peintes en émail sur cadran émail grand feu, base en or palladium.
Mais la très rare et essentielle particularité de ce chronographe est donc sa sonnerie des minutes à leur passage. Ce qui n’avait, sauf preuve du contraire, jamais été fait dans une montre-bracelet. «Sonner chaque minute demande une énergie considérable, nous explique Rexhep Rexhepi. C’est pour cette raison que nous avons implémenté un second barillet, consacré à la sonnerie – qui peut frapper jusqu’à 240 fois. Cependant, ce barillet fait double office: via un palpeur connecté au mobile des secondes, il aide aussi le chronographe, le «pousse» au démarrage qui dès lors n’occasionne plus de perte d’amplitude. C’est un tout nouveau mouvement, qui a réclamé une grosse recherche technique. Pour moi, je l’utilise aussi comme un laboratoire qui me permet de développer de nouveaux projets. Je conserve la pleine propriété de ce développement. C’est une collaboration gagnante, conçue véritablement en soutien aux indépendants. Elle m’a non seulement donné l’opportunité de créer quelque chose d’inédit mais aussi d’explorer des savoirs.»
Pour le boîtier, la contrainte était de reprendre la boîte Tambour. Et, de toute évidence, de l’adapter au mouvement inédit et à l’affichage sur les deux faces. Si, à l’occasion de ce projet, Rexhep Rexhepi a pu approfondir ses recherches techniques et développer des savoir-faire, de l’autre, pour l’habillage, il a pu compter sur la maestria de Jean-Pierre Hagmann, maître-boîtier de très grande expérience avec qui il a ouvert l’Atelier Akrivia dans lequel, désormais, sont réalisées toutes ses boîtes.
Le poinçon «JPH» de Jean-Pierre Hagmann figure d’ailleurs discrètement gravé sur la corne droite inférieure de la montre. Tandis que sur le fond de la boîte est gravée l’inscription «Louis cruises with Rexhep». Et que sur la toile de la malle qui lui sert d’écrin est peint à la main un logo entrelacé, symbole de cette collaboration fructueuse, éditée à 10 exemplaires (plus deux, un pour Louis Vuitton, un pour Akrivia).
UNE CROISSANCE SOUS LE SIGNE DES MÉTIERS D’ART
Dans les vastes couloirs immaculés du complexe horloger des Cabinotiers, à Meyrin, n’est audible que le bruit étouffé de CNC flambant neuves. Celles-ci ouvragent les pièces de laiton des futures montres signées Louis Vuitton. Des machines qui tournent 24 heures sur 24 – un rythme soutenu qui souligne l’ambition du malletier parisien de faire de Genève la pierre angulaire de sa nouvelle stratégie horlogère: une production dense, mais pointue, réalisée par l’intégration de tous les métiers horlogers dans une seule manufacture, celle de La Fabrique du Temps.
Au cours de l’année 2023, trois fournisseurs suisses (Microedge, H2L, R&D) spécialistes des boîtes, des cadrans et des mouvements horlogers ont été rachetés par la marque française. Intégrés à La Fabrique du Temps, ils sont devenus les nouveaux départements dédiés exclusivement à la production horlogère de la marque du groupe. LVMH. Depuis cet été, ils ont investi les deux bâtiments de cette manufacture en pleine expansion. Elle compte 200 employés et prévoit bientôt de doubler certains départements. Si l’usinage des cadrans et des boîtes occupe plusieurs étages, ce sont les métiers d’art qui ont une place prépondérante.
Au rez-de-chaussée, la Fabrique des Arts – dernier espace aménagé dans le bâtiment – réunit les talents des différents métiers d’art qui permettent à Louis Vuitton de mettre en pratique sa nouvelle stratégie de personnalisation. Les clients peuvent ainsi visiter le «bar à pierres» au-dessus duquel trône une imposante météorite. Là, ils choisissent les matériaux qui garniront le cadran de leur montre ou la saynète de leur automate: des émaux du monde entier, des pierres comme la calcédoine, le lépidolite, l’aventurine ou l’œil de faucon. Les tiroirs du bar renferment plus de 2’000 références de couleurs à l’état de poudre. De quoi assurer une créativité presque sans limite.


