uel «chrono» choisir? En un siècle, de sa fondation en 1865 au Locle par Georges Favre-Jacot, pionnier de la fabrique intégrée, et le milieu du 20ème siècle – soit l’âge d’or des concours de chronométrie (Neuchâtel, Genève, Kew-Teddington), celui des «régleurs» stars que les marques paient une fortune, des publicités qui vantent les prix remportés – Zenith revendique des récompenses à 2’333 reprises. Les montres de concours sont alors réglées comme des machines de course pour être les plus précises à l’instant «T».
Le Calibre 135-O de Zenith est développé spécialement pour les concours d’observatoire dans les années 1950. Réglés par les mythiques Charles Fleck et René Gygax, ils tenaient des performances de l’ordre de quelques dixièmes de seconde par jour seulement, typiquement autour de ±0,3 s/j sur les meilleures pièces de concours. C’est ce niveau qui a permis à Zenith de remporter cinq premiers prix consécutifs à Neuchâtel entre 1950 1954. A lui seul, le Calibre 135-O a obtenu 235 prix de chronométrie, un record pour un mouvement mécanique de concours.
On pourrait encore en ajouter un, avec le Prix de la Chronométrie remporté en 2025 par Zenith avec le G.F.J. Calibre 135 (qui reprend les initiales de Georges Favre-Jacot à l’occasion du 160ème anniversaire de la manufacture), réinterprétation du mouvement légendaire – un calibre manuel très traditionnel, battant à seulement 2,5 Hz (18’ 000 alt/h), réglé à une précision annoncée de ±2 secondes par jour.
C’est ce modèle qui relance aujourd’hui les ambitions de la manufacture en chronométrie pure (Zenith l’avait déjà ressuscité brièvement en 2022 dans une série ultra-limitée réalisée avec Kari Voutilainen et Phillips). Il est présenté dans de nouvelles itérations cette année.
Car dans la deuxième moitié du 20ème siècle, alors que les concours de chronométrie traditionnels sont balayés par les vents de l’histoire technologique, c’est un autre «chrono» qui prend le dessus chez Zenith, avec l’introduction en 1969 du chronographe automatique El Primero. Soit la poursuite de la tradition de la précision chez Zenith depuis un siècle, mais appliquée à la mesure des intervalles, et avec les bénéfices du mouvement automatique au quotidien. La haute fréquence de 36’000 alt/h (5Hz) permet une lecture du 1/10ème de seconde (l’aiguille chrono effectue 10 battements par seconde).
On ne va pas revenir ici sur toute cette épopée – le sauvetage du calibre grâce à Charles Vermot, la collaboration historique avez Rolex sur la Daytona, la Defy El Primero 21 à 360’000 alt/h affichant le 1/100ème de seconde… Le chronographe continue aujourd’hui de nourrir l’imaginaire de Zenith dans l’horlogerie, avec de nombreuses variations contemporaines.
Pour Europa Star, Romain Marietta, quadragénaire qui a passé la moitié de sa vie chez Zenith, revient sur ces deux phases de l’histoire de Zenith, ces deux «chronos», la chronométrie et le chronographe, le Calibre 135 et l’El Primero. Car évidemment, à la fin, il ne faudra pas choisir mais respecter un patrimoine au double visage. Le tout est de savoir où placer l’accent dans une époque difficile à décrypter. La précision stratégique est un art tout aussi délicat…
Europa Star: Pour Zenith, la réinterprétation du légendaire Calibre 135 marque un retour fort à la chronométrie. Quel message souhaitez-vous faire passer?
Romain Marietta: Nous sommes historiquement légitimes sur deux champs: la chronométrie et le chronographe. Avec le Calibre 135, l’idée est de rouvrir ce chapitre de la précision pure. Nous avons fait certifier ces montres au COSC, avec la mention chronomètre, mais nous allons plus loin en interne avec des tolérances de -2/+2 secondes par jour. C’est très ambitieux.
Pourquoi insister sur ces tolérances?
Parce qu’aujourd’hui, beaucoup communiquent sur la précision sans forcément la démontrer. Nous produisons environ 250 Calibres 135 par an et nous pouvons tenir ces tolérances. Cela suscite un réel intérêt chez les collectionneurs.
La précision reste-t-elle un argument différenciant à l’ère digitale?
C’est une question presque philosophique. D’autres technologies ont depuis longtemps dépassé les performances mécaniques, donc la quête absolue de précision peut sembler vaine. Mais la chronométrie, ce n’est pas qu’un chiffre, c’est une démarche, un état d’esprit. Nos clients sont exigeants, ils attendent une cohérence entre discours et réalité. Et Zenith est attendue sur ce terrain-là.
Zenith a été un pionnier de l’industrialisation, de la production en volume, dès le 19ème siècle. Aujourd’hui, l’horlogerie suisse ne semble plus parler que d’artisanat, de valeur, d’exclusivité. Votre production est elle aussi devenue plus exclusive. Où vous situez-vous?
Nous ne sommes pas dans des volumes industriels comme d’autres, mais nous restons dans une logique reproductible. Chaque pièce est ajustée par un horloger. Ce n’est pas la machine qui décide, c’est l’expertise humaine. C’est une approche que je définirais de «semi-industrielle», très sérieuse, qui rejoint l’esprit de Georges Favre-Jacot.
On se rappelle de votre innovation pure sur la précision, avec des modèles concepts comme la Defy Lab de 2017, puis la Defy Inventor de 2019 et ses 18 Hz. Pendant plusieurs années, vous avez cherché à moderniser l’image de Zenith. Avec le Calibre 135, vous revenez sur ce champ chronométrique mais de manière beaucoup plus classique. Pourquoi avoir mis en pause cette innovation de rupture?
C’est une question de priorité, de choix stratégiques. Nous avons exploré des pistes très avancées, notamment avec des composants en silicium, mais l’accès à ces technologies est complexe. La Defy Lab était limitée à 10 pièces. Puis, entre 2019 et 2020, nous avons livré entre 300 et 500 pièces de la Defy Inventor, mais le contexte interne a changé. Aujourd’hui, nous préférons renforcer notre cœur de gamme. Et le Calibre 135 est directement lié à notre histoire. C’est plus cohérent que d’être dans du futurisme pur. Nous sommes une maison avec plus de 160 ans d’existence. Mais ces recherches restent pertinentes, au niveau du groupe.
Quid de l’innovation de rupture alors sur le chronographe, comme le 1/1000ème de seconde, déjà atteint par TAG Heuer avec son Mikrogirder?
Ce sont des terrains intéressants, mais ce n’est pas notre priorité aujourd’hui. Nous maîtrisons le 1/10ème de seconde depuis longtemps avec l’El Primero. Sur le Calibre 135, nous avons réduit la fréquence pour privilégier la stabilité. Nous travaillons davantage sur ce que j’appellerais des innovations «silencieuses» mais très utiles: antimagnétisme, fiabilité, longévité. Certains clients mettent directement leur montre au coffre, nous en sommes conscients, mais nous oeuvrons à ce que nos montres soient prêtes à affronter toutes les hostilités, qu’elles soient portées en tout temps et en toutes circonstances.
Vous évoquez d’ailleurs une montre pouvant fonctionner dix ans sans service (la garantie chez Zenith est actuellement de 5 ans: 2 ans de garantie internationale et 3 années supplémentaires si la montre est enregistrée sur le site officiel – sans parler de la Zenith El Primero A386 Revival qui bénéficiait d’une garantie exceptionnelle de 50 ans pour l’anniversaire du modèle, ndlr).
C’est une piste de recherche. L’idée est d’améliorer l’ergonomie globale, la robustesse, le confort d’usage. Et justement la fiabilité à long terme.
Cette approche que l’on pourrait qualifier de plus conservatrice est-elle rassurante pour vos clients?
Oui, car cette continuité est une force. À quelques exceptions près, nous sommes capables de réparer toutes les montres Zenith produites depuis 161 ans. Nous pouvons même recréer des composants à partir de documents d’époque.
Quel regard portez-vous sur les certifications aujourd’hui? Pourquoi n’y avez-vous pas davantage recours?
Elles ont leur rôle, mais elles doivent rester cohérentes avec nos exigence internes. La charge logistique induite est aussi importante. Nous avons déjà certifié certains calibres El Primero via le COSC et aussi Timelab pour le 1/100ème de seconde. Mais la vraie exigence vient avant tout de la manufacture elle-même.
La chronométrie reste-t-elle un enjeu d’avenir?
Absolument. C’est même un des terrains d’innovation les plus exigeants. Entre les champs magnétiques, les variations de température, les usages réels, il reste énormément à faire. Car le poignet est sans doute l’un des pires endroits où l’on puisse mettre un objet mesurant le temps… La question de la précision ne sera donc jamais totalement réglée (sourire)! Et c’est ce qui la rend passionnante.


